Claude DEBUSSY

Saint Germain en Laye, 22 août 1862 - Paris, 25 mars 1918

 

Prélude à l’après-midi d’un faune

Suite concertante de Pelléas et Mélisande.



Livret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-François de Troy                     Pan et Syrinx, 1733 Huile sur toile
 

90,5 x 73 cm

 

L'après-midi d'un faune.

Eglogue

Le Faune:
Ces nymphes, je les veux perpétuer.
Si clair,
Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve?
Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas! que bien seul je m'offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses.

Réfléchissons...
ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux!
Faune, l'illusion s'échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste:
Mais, l'autre tout soupirs, dis-tu qu'elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison?
Que non! par l'immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s'il lutte,
Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d'accords; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s'exhaler avant
Qu'il disperse le son dans une pluie aride,
C'est, à l'horizon pas remué d'une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l'inspiration, qui regagne le ciel.

O bords siciliens d'un calme marécage
Qu'à l'envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d'étincelles, CONTEZ
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
» Par le talent; quand, sur l'or glauque de lointaines
» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
» Ondoie une blancheur animale au repos:
» Et qu'au prélude lent où naissent les pipeaux
» Ce vol de cygnes, non! de naïades se sauve
» Ou plonge...
Inerte, tout brûle dans l'heure fauve Sans marquer par quel art ensemble détala Trop d'hymen souhaité de qui cherche le la: Alors m'éveillerai-je à la ferveur première, Droit et seul, sous un flot antique de lumière, Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité. Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité, Le baiser, qui tout bas des perfides assure, Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure Mystérieuse, due à quelque auguste dent; Mais, bast! arcane tel élut pour confident Le jonc vaste et jumeau dont sous l'azur on joue: Qui, détournant à soi le trouble de la joue, Rêve, dans un solo long, que nous amusions La beauté d'alentour par des confusions Fausses entre elle-même et notre chant crédule; Et de faire aussi haut que l'amour se module Évanouir du songe ordinaire de dos Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos, Une sonore, vaine et monotone ligne. Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends! Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps Des déesses; et par d'idolâtres peintures À leur ombre enlever encore des ceintures: Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté, Pour bannir un regret par ma feinte écarté, Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers. O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers. « Mon oeil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
» Immortelle, qui noie en l'onde sa brûlure
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt;
» Et le splendide bain de cheveux disparaît
» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries!
» J'accours; quand, à mes pieds, s'entrejoignent (meurtries
» De la langueur goûtée à ce mal d'être deux)
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux;
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
» À ce massif, haï par l'ombrage frivole,
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
Je t'adore, courroux des vierges, ô délice Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair Tressaille! la frayeur secrète de la chair: Des pieds de l'inhumaine au coeur de la timide Qui délaisse à la fois une innocence, humide De larmes folles ou de moins tristes vapeurs. « Mon crime, c'est d'avoir, gai de vaincre ces peurs
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée:
» Car, à peine j'allais cacher un rire ardent
» Sous les replis heureux d'une seule (gardant
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
» Se teignît à l'émoi de sa soeur qui s'allume,
» La petite, naïve et ne rougissant pas: )
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
» Sans pitié du sanglot dont j'étais encore ivre.
Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraîneront Par leur tresse nouée aux cornes de mon front: Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre, Chaque grenade éclate et d'abeilles murmure; Et notre sang, épris de qui le va saisir, Coule pour tout l'essaim éternel du désir. À l'heure où ce bois d'or et de cendres se teinte Une fête s'exalte en la feuillée éteinte: Etna! c'est parmi toi visité de Vénus Sur ta lave posant tes talons ingénus, Quand tonne une somme triste ou s'épuise la flamme. Je tiens la reine! O sûr châtiment... Non, mais l'âme De paroles vacante et ce corps alourdi Tard succombent au fier silence de midi: Sans plus il faut dormir en l'oubli du blasphème, Sur le sable altéré gisant et comme j'aime Ouvrir ma bouche à l'astre efficace des vins! Couple, adieu; je vais voir l'ombre que tu devins.

Stéphane Mallarmé

 

 

Stéphane Mallarmé par Nadar

 

L'églogue (ou la bucolique).
Poème lyrique en vers, de longueur variable, évoquant la vie des bergers. Cette évocation se fait sous la forme d'un dialogue ou d'un récit qui met en scène le plus souvent soit une intrigue amoureuse impliquant un berger et une bergère, soit une rivalité entre bergers qui se mesurent l'un à l'autre dans un concours poétique ayant pour thème l'amour, une légende connue ou bien une description de la nature. En fait, la visée de l'églogue, c'est d'idéaliser la nature, la vie champêtre, où l'on vit dans la beauté et l'harmonie, la simplicité et la paix, loin de la civilisation, de la ville, qui a corrompu les hommes (cela fait penser à l'opposition nature-culture telle qu'on la retrouve dans l'oeuvre de Rousseau). Souvent, le poète dans l'églogue utilise le vocabulaire qui a trait à la vie des paysans non pas tant pour décrire cette vie, mais plutôt pour exprimer d'une manière symbolique, allégorique la passion amoureuse et les intrigues qu'elle provoque (ex.: les fruits de l'amour); il y a embellissement des rapports humains. D'ailleurs, la plupart des poètes qui ont pratiqué l'églogue faisaient partie de la vie de cour et, par conséquent, étaient étrangers à la vie des paysans. En outre, l'églogue représente souvent pour le poète un moyen de parler d'une façon détournée, subtile des événements contemporains (voir, par exemple, la première bucolique de Virgile).

L'églogue est assez proche de l'élégie: à travers le dialogue ou le récit des bergers, il y a expression de sentiments personnels sur un ton lyrique.

L'églogue se distingue de l'idylle par son son aspect narratif ou dramatique; l'idylle est plus descriptive.

En Espagne, le mot egloga désigne une petite pièce pastorale; ce qui distingue principalement l'egloga de l'églogue, c'est qu'elle a un caractère comique et que le style n'est pas toujours élevé (il peut y avoir des régionalismes). Voir les églogues de Juan del Encina.

http://www.cafe.umontreal.ca/genres/

de Troy reprend dans Pan et Syrinx un sujet populaire. Bon nombre de textes classiques - on pense d'abord aux Métamorphoses d'Ovide - racontent la légende de Pan frustré par la résistance de la nymphe Syrinx. Les nymphes se moquent de ce dieu mi-homme, mi-bouc, et repoussent avec mépris ses avances lascives. Pris de passion pour la chaste Syrinx, l'une des servantes de Diane, il la poursuit dans la forêt alors qu'elle revient du mont Lycaeus. Atteignant un cours d'eau, Syrinx supplie son père, le dieu du fleuve Ladon, de la sauver - ce qu'il fait en la transformant en roseaux de marais au moment même où Pan l'étreint. Se retrouvant seul avec une poignée de roseaux dans les bras, le dieu est si charmé par le sifflement de l'air dans les roseaux qu'il fabrique un instrument à sept tuyaux que ses adeptes, les satyres, utiliseront ensuite au cours de leurs festivités.