|
Henri de Régnier Masques |
|
| A l'occasion d'Halloween, les élèves de 6e agent ont travaillé sur le thème des déguisements et ont découvert, au cours de français de Mme Gillieaux, une nouvelle symboliste, Masques d'Henri de Régnier. Chaque élève a inventé sa version de la fin du récit. C'est Hélène Limbourg qui a su restituer au mieux l'ambiance mystérieuse et chargée d'émotion émanant de cette lecture. A Pierre de Régnier Comme il passait devant la porte ouverte de mon jardin, il s’arrêta. Le vieux cheval qu’il tenait par la bride en fit de même et l’antique carriole oscilla sur ses roues branlantes… Je n’étais guère étonné ; on voit tant d’étranges véhicules et de singulières gens sur cette route qui longe la Brenta ! Venise n’est pas loin et Venise attire bien des étrangers. Celui-là était un bizarre bonhomme, long et maigre, et il ressemblait à un pantin démantibulé. D’où venait-il ? Sans doute était-il las, car il jetait un regard d’envie sur mon jardin, sur ses belles perspectives, au fond desquelles se dressait ma villa avec son portique à colonnes, sa façade peinte et ses cheminées en hottes, à la vénitienne. Le pauvre diable, il aurait bien voulu se reposer sous mes ombrages et son cheval était certainement du même avis ! J’allais appeler pour que l’on donnât à l’homme une fiasque de vin et au cheval une botte de foin, quand l’inconnu me salua familièrement. Puis ayant remis sur sa tête son feutre pelé, il éclata de rire et me cria : - Eh quoi, Signore Ascanio, vous ne me reconnaissez donc point ? Il est vrai qu’il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus. A cette époque, vous étiez jeune et moi aussi. Vous ne vous souvenez pas de moi, et cependant j’étais moucheur de chandelles au théâtre San Samuele que vous fréquentiez assidûment. Par le fils de la Vierge ! Quel beau seigneur vous faisiez alors ! Et turbulent et querelleur ! Vous étiez fou de théâtre. Vous siffliez ou vous applaudissiez à outrance. Tout vous passionnait furieusement, et le tragique et le comique, et le chant et la musique ! Vous étiez héroïque avec le héros, misérable avec la victime, et toujours du parti de l’amoureux. Je vous vois encore, Signore Ascanio, sous le tricorne et la baüta, vous démenant comme un démon ! Il rit de nouveau et continua : Mais ce que vous préfériez à tout, en bon Vénitien, c’étaient les masques, les chers masques, les éternels masques, et vous aviez raison, sur mon salut ! Ne sont-ils pas les majuscules enluminées et vivantes d’un alphabet dont nous ne déchiffrons guère les autres lettres, tandis que celles qu’ils figurent nous deviennent lisibles à leur seul aspect ? Ne sont-ils pas des signes parlants ? Ah ! Les beaux masques ! Ils n’ont qu’à se montrer pour qu’on les sache tout entiers ! Toute la vie s’exprime en eux. Ils en sont la caricature et l’arabesque. Ils sont tous les hommes. Ils sont le paresseux et le gourmand, le lâche et l’orgueilleux, le fanfaron et le rusé. Ils sont Brighella, Pantalon, Truffaldin ou Tartaglia. Et ils sont aussi le fumiste et l’amant, Léandre et Colombine, et le blanc visage de Pierrot vaut le noir museau d’Arlequin ! Il s’était approché de la grille et me parlant à travers les barreaux : - Allons, soyons franc, ne les regrettez-vous pas quelquefois les beaux masques de la Comédie ? Ah ! je sais bien que vous êtes un sage et que vous vivez à l’écart du monde. Vous avez fermé votre porte aux passants de la route, mais quand vous vous promenez dans vos bosquets, n’entendez-vous jamais dans l’écho le flonflon des violons et le pincement des guitares ? … N’avez-vous jamais envie de revoir les beaux masques d’autrefois ? Il avait repris la bride de son vieux cheval et, d’un geste, me montrant sa carriole fermée de rideaux de serge : Voyons, Signore Ascanio, laissez-moi entrer chez vous. Vous me donnerez quelques tonneaux, des vieilles planches et quelques bouts de chandelles et je vous montrerai Pantalon et Brighella, Truffaldin et Tartaglia, et Léandre et Arlequin ! Tenez, à l’occasion est bonne, profitez-en, je les ai là dans ma voiture, non pas comme vous les admiriez jadis, mais réduits à la mesure du souvenir, minuscules et rapetissés. Ah ! seigneur Ascanio, les laisserez-vous donc partir, sans leur dire un dernier adieu ! La fin de la nouvelle, imaginée par Hélène Limbourg, 6e Agent d’éducation (groupe B) : Dans ses yeux brillait cette lueur particulière, si pétillante, comme celle que je me savais capable d’avoir dans mon passé de jeunot. - Allons donc, Signore, faites donc une autre tête ; réagissez un peu. Allez-vous laisser un vieil ami de la sorte ? D’autant plus que je vous amène un cadeau ! Alors, mes mains saisirent les siennes et enfin je pus lui expliquer. - Reprends donc ta carriole et tes souvenirs d’antan car ils ne sont guère les bienvenus ici. Tout cela m’est trop lourd à porter. Ce ne sont que de vilaines bribes d’un passé douloureux. L’étranger porta sur moi un regard dévasté. - Où donc se cache l’ardeur qui consumait autrefois vos yeux, cette joie envahissante que vous nous communiquiez sans rechigner ? Mes mains quittèrent les siennes et je tournai les talons, rentrant chez moi : - Cet homme-là n’est plus, il a brûlé avec le théâtre…
Il avait tiré le rideau
et tous les beaux masques étaient bien là, pendus à
une tringle. Ils s’alignaient côte à côte, en
leurs costumes bizarres, mais leurs attitudes étaient si tristes,
si disloquées, si minables, leurs pauvres mines de pantins étaient
si lugubres que je me sentis envie de pleurer et que je fis signe au montreur
de marionnettes de passer son chemin en lui jetant un sequin d’or
qu’il ramassa avec un rire ironique. Et comme il se baissait pour
le ramasser, je vis, à son dos, sous la souquenille ne loques,
le moignon de deux grandes ailes déplumées. |
|