La culture de Léonard


" Je me rends bien compte que, du fait que je ne suis pas un lettré, certains présomptueux croiront pouvoir me blâmer en alléguant que je suis un ignorant. Stupide vengeance !

Ils diront que mon ignorance des lettres m'empêche de bien m'exprimer sur le sujet que je veux traiter. Mais mes sujets, pour être exposés, requièrent l'expérience plus que les paroles d'autrui. Et l'expérience ayant été la maîtresse de ceux qui écrivent bien, je la choisis pour maîtresse et, en tout cas, ferai appel à elle."( Cod. Atl., fol. 119 )

Par cet écrit, Léonard se déclare "uomo sanza lettere" littéralement " illettré ". Il est victime du clivage existant à son époque, et encore dans notre société du 20ème siècle, entre la connaissance ou l'ignorance des " lettres ", entre " épistémè " la science théorique et " techné " la science pratique .

En effet, Léonard entre 12 et 15 ans, a suivi l'enseignement d'une "scuole d'abaco" sans poursuivre dans une "scuole di lettere" puisqu'il commença directement après ces trois années sa formation professionnelle dans l'atelier de Verrocchio.

Dans ce genre d'école, on enseignait surtout les techniques pratiques de calcul nécessaires au marchand pour son commerce, au moyen d'un enseignement oral dispensé dans un langage vulgaire se basant sur des textes du Moyen Age .

Il n'est donc pas instruit des auteurs classiques latins , ni de la langue latine, de la philosophie, de l'histoire ,de la poésie et de la rhétorique.

De par sa formation et le clivage social qui en résultait, Léonard fait donc partie de la classe se situant entre les non-instruits et les instruits, celle des artisans et des marchands.

L'ignorance du latin empêche Léonard d'accéder aux textes scientifiques anciens et médiévaux. Il est donc obligé de se former au travers des traductions existantes ou à partir de rares textes écrits en italien.

De plus cet handicap est accentué par la faiblesse du vocabulaire scientifique existant dans sa langue toscane. Il tente d'y remédier en dressant des listes de mots étrangers au vocabulaire courant et dérivant du latin.

Dans un texte faisant partie des documents appelés Manuscrits de Madrid, il nous indique qu'en 1505, il possédait 116 livres dans sa bibliothèque : 51 de ceux-ci se rapportent aux sciences, 7 aux techniques, 25 à la littérature profane, 14 à la littérature religieuse et 16 au latin à sa grammaire et son vocabulaire .

Léonard a donc voulu au cours de sa vie marier les connaissances de la " tecné " à celles de " l'épistémé ".

 Il s'inscrit de la sorte dans la pensée intellectuelle de l'époque, où à côté d'autres, en alliant humanisme et scolastique, il annonce les changements de la pensée et du raisonnement qui construiront la Renaissance.

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