Claudio MONTEVERDI
Crémone - Mai 1567 / Venise - Novembre 1643 

 

Poppea (Claudia Ottavia) 54-68 CE
Rome: Museo Massimo (from Mercato Antiquario).

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L’Incoronazione di Poppea 

Acte 3 scène 8

Duetto Nerone Poppea

 

 L’ultime chef-d’oeuvre

Monteverdi a plus de soixante-quinze ans lorsque l’Incoronazione di Poppea est créée à Venise au Teatro Santi Giovanni e Paolo. Maestro della Cappella Ducale di San Marco depuis 1613, il est couvert d’honneurs, et sa renommée s’étend jusqu’aux confins de l’Europe. En 1637, le premier théâtre d’opéra public et payant de l’Histoire, le San Cassiano, avait ouvert ses portes à Venise. Dans les quatre années suivantes, trois autres salles offrent à leur tour des spectacles lyriques: Santi Giovanni e Paolo (1639), San Moisé (1639-40), Teatro Novissimo (1641). Dans ces institutions d’un nouveau genre, Monteverdi fait successivement représenter l’Arianna (créée à Mantoue en 1608 et reprise au San Moisé en 1639-40), Il Ritorno d’Ulisse in Patria (Santi Giovanni e Paolo, 1640), Le Nozze d’Enea con Lavinia (Santi Giovanni e Paolo, 1640-41). L’Incoronazione serait le quatrième de cette série d’opéras destinés au public «moderne», et le huitième de sa carrière. La majeure partie de cette production est aujourd’hui perdue. Seuls subsistent trois immenses chefs-d’oeuvre: Orfeo, Ulisse et Poppea.

Trente-cinq ans se sont écoulés entre La Favola d’Orfeo, somptueux spectacle de cour, et l’ultime opera musicale. Ces compositions sont séparées par un véritable abîme, plus esthétique que chronologique. Les différences de public, de moyens financiers (une aristocratie riche et cultivée fait place à des spectateurs payants) et d’objectifs idéologiques (la célébration princière et humaniste disparaît au profit du divertissement soumis à la « loi du marché ») ont suscité une transformation radicale de l’esthétique théâtrale et musicale. Une fois encore, Monteverdi est l’homme du renouveau et accompagne les mutations de son temps.

 

Hypothèses et polémiques

Les premières représentations de l’Incoronazione sont sujettes à hypothèses : la création semble remonter à la fin de l’année 1642. L’oeuvre fut reprise à Venise en 1646. Elle fut également représentée à Naples en 1651 par la compagnie itinérante des Febiarmonici.

Deux partitions subsistent et témoignent de ces différentes productions. L’une est conservée à la Biblioteca Marciana de Venise, l’autre à la Bibliothèque du Conservatoire San Pietro a Maiella de Naples. La comparaison de ces deux sources fait apparaître de nombreuses divergences, tant dans l’organisation des scènes, les paroles que dans la musique elle-même.                                                                                                                                                                             Othon, gravure anonyme. D.R.

Autour de ces incohérences, les polémiques ont longtemps fait rage. Laquelle des deux partitions est la plus authentique ? quelle part Monteverdi a-t-il prise à l’élaboration de ces documents contradictoires? Est-il réellement l’auteur de l’Incoronazione di Poppea?

Aujourd’hui, on pense que ces deux partitions furent copiées après la mort de Monteverdi (la vénitienne entre 1646 et 1652, la napolitaine vers 1651) à partir d’une même source désormais perdue. Ces copies tardives révèlent l’intervention de plusieurs compositeurs contemporains: Pier Francesco Cavalli, Benedetto Ferrari, Francesco Sacrati et Filiberto Laurenzi. Une interrogation subsiste: Monteverdi s’estil entouré de collaborateurs dès la genèse de son opéra (à la manière d’un artiste travaillant en atelier), où ces interpolations furent-elles réalisées après sa mort? On peut citer l’exemple de la Finta savia, représentée durant la même saison et dans le même théâtre que Poppea, vraisemblablement avec la même distribution : pas moins de six musiciens participèrent à son écriture. Faut-il désigner l’Incoronazione comme l’était la Finta savia dans les sources anciennes: «musica di diversi»?

 

Un livret cynique et brillant

Lorsque Poppea voit le jour, Venise porte encore les stigmates de la terrible épidémie de peste noire de 1630. Celle-ci a exterminé plus du quart de la population de la ville, et aggravé l’inéluctable déclin économique et politique de la République. Par ailleurs, Rome multiplie les anathèmes contre cette cité aux moeurs libertaires: Paul V avait excommunié en 1606, à la suite d’un mémorable procès, l’ensemble des sujets de la cité (l’excommunication ne serait levée qu’en 1614). À Venise, la rancoeur contre la Rome papale reste vive jusqu’au XVIIIe siècle. Ces deux événements ont fortement marqué de leur empreinte la mentalité vénitienne. L’hypocrisie Néron, gravure anonyme. D.R.            romaine et la conscience de la décadence des temps sont

deux des thèmes principaux de l’Incoronazione. Son librettiste, Giovanni Francesco Busenello, mêle intrigues politiques et amoureuses, sentiments vils et sublimes, tragédie sanglante et comédie satirique en une action unique et resserrée, dominée par un cynisme et une amoralité qui n’épargnent aucun personnage. Enfin, cet avocat érudit appartenait à l’Accademia degli incogniti, cénacle d’érudits vénitiens que fréquentaient également deux autres librettistes de Monteverdi : Giulio Strozzi (auteur de sa Proserpina rapita de 1630) et Giacomo Badoaro (Il Ritorno d’Ulisse in Patria, 1640). Les travaux et débats de cette Académie furent marqués par les thèses naturalistes et le scepticisme philosophique de Cesare Cremonini, qui doutait du principe d’un Dieu créateur, de la providence et de l’immortalité de l’âme. Cette idéologie sulfureuse transparait à maintes reprises dans l’Incoronazione.

 

Poppée: «L’oeuvre d’art de l’avenir?»

La musique de Poppea est d’une beauté neuve et visionnaire. Elle offre un point d’équilibre parfait entre les exigences dramatiques de la monodie accompagnée héritées de l’Orfeo, et l’hédonisme vocal qui caractérise le bel canto baroque plus tardif. Le récitatif s’assouplit tout en respectant les impératifs de la prosodie. Le recitar cantando des musiciens florentins se fait cantar recitando « à la vénitienne ». Les scènes et les monologues s’emplissent d’arie et de mezz’arie séduisantes. 

                                                        Claudio Monteverdi, gravure de Barberis. BNF, Paris 

Le compositeur mêle idéalement le plaisir de la belle mélodie et l’intelligence du drame.

Outre sa fluidité formelle, cette musique de nature modale offre à l’auditeur moderne l’impression d’une grande liberté d’évolution. Dans les dernières compositions de Monteverdi, la modalité a évolué vers une plus grande variété de traitement. Le compositeur alterne rapidement les modes, ponctue le discours par des cadences sur les plus divers degrés, nuance ses colorations en introduisant le chromatisme et les accidents les plus suaves.

Enfin, la puissance expressive de cette musique se révèle dans l’abondance des «figures rhétoriques». Celles-ci permettent de souligner le sens du propos par des équivalences sonores, qui avaient été peu à peu codifiées durant la Renaissance. Elles enrichissent le discours, le rendent plus efficace et séduisant. Après plus de trois siècles, leur pouvoir d’évocation est demeuré intact et suscite aujourd’hui encore l’émotion de l’auditeur.

Poppée hier et aujourd’hui

La résurrection de Poppée au XXe siècle, au concert, à la scène puis au disque, n’a été possible que grâce au travail d’arrangement et d’édition de plusieurs musiciens modernes. Poppée ne pouvait revivre sans leurs interventions : contrairement à l’Orfeo, l’état lacunaire et problématique des sources rend impossible toute exécution à partir des seuls manuscrits originaux. Les divers arrangements ont façonné au fil des ans différents visages de la même oeuvre, parfois contradictoires, voire méconnaissables. L’histoire des métamorphoses successives de Poppée reflète les transformations du goût et des pratiques musicales modernes, et l’évolution de notre regard sur le passé. Ainsi, par son aspect protéiforme, l’Incoronazione di Poppea peut être considérée comme l’archétype de l’oeuvre « baroque ». Elle est l’ultime don de Claudio Monteverdi, «l’oracle de la musique moderne».

Argument

Prologue



Le rideau se lève sur une querelle entre la Fortune et la Vertu à propos de leur puissance respective. Face aux deux rivales, c’est l’Amour qui affirme sa supériorité et balaye sans scrupules tous les principes moraux. Pour preuve : l’histoire de Néron et Poppée.

ACTE I

 

Au lever du jour, Othon rentre à l’improviste dans son palais à Rome et découvre Néron dans les bras de sa femme bien-aimée, Poppée. Deux soldats de la garde prétorienne commentent la conduite de l’Empereur. Les deux amants paraissent, Néron pressé de partir et Poppée s’accrochant voluptueusement à lui. Avant de la quitter, l’Empereur promet à sa maîtresse de répudier l’Impératrice en titre, Octavie. Poppée jubile mais sa nourrice, Arnalta, la met en garde contre Octavie. Sûre d’elle, Poppée compte sur le soutien de l’Amour et de la Fortune.
Trompée par Néron, Octavie est éperdue de douleur et accuse Jupiter d’injustice. Sa Nourrice lui suggère de se consoler en prenant un amant. L’Impératrice rejette avec noblesse l’idée et sombre dans la détresse. Le discours faussement moralisateur du philosophe Sénèque ne lui est pas très utile non plus. Son fidèle page, Valletto, ridiculise sans ménagement le raisonnement complaisant du vieux sage. Resté seul, Sénèque médite sur la grandeur fugitive du monde et reçoit la visite de Pallas-Athéna qui lui prédit sa mort prochaine. Très serein et stoïque, Sénèque répond qu’il ne craint pas la mort, qui est pour lui l’aube d’un jour infini.
Néron annonce à Sénèque qu’il a décidé de répudier Octavie et d’épouser Poppée. Sénèque tente de lui opposer la Loi et la Raison mais en vain. Leur dispute tourne court : Néron, furieux, chasse son vieux tuteur. Poppée qui a rejoint son amant l’enflamme par ses assauts de charme et de sensualité. Elle lui arrache alors la promesse de devenir impératrice et lui suggère même de se débarrasser de Sénèque. Néron prononce aussitôt l’arrêt de mort du philosophe. Poppée affronte les récriminations de son mari légitime, Othon, qui tente de l’apitoyer sur son sort. Poppée lui déclare sans scrupules que le destin veut qu’elle appartienne à Néron. Face à tant de perfidie, Othon se lamente mais déclare l’aimer malgré tout. C’est Drusilla, depuis longtemps amoureuse d’Othon, qui raille alors sans vergogne sa mélancolie. Othon lui déclare son amour. Drusilla s’en va tout heureuse. Resté seul, Othon reconnaît aimer toujours Poppée.


ACTE II

Dans sa solitude Sénèque médite sur la vanité du monde. Descendant du ciel, Mercure lui confirme que l’heure ultime est arrivée pour lui. Sénèque accueille l’annonce de sa mort prochaine comme une libération. Enfin, Libertus, envoyé par Néron, vient proclamer le monstrueux ordre impérial : Sénèque doit mourir aujourd’hui même. Aux gens de sa maison qui s’attristent, le philosophe ordonne de sécher les larmes et de lui préparer un bain où il se tranchera les veines.
Apparaît Valletto qui avoue à Damigella un sentiment délicieux qui le trouble à sa vue. Elle lui explique que cela s’appelle amour et qu’elle connaît un remède très doux pour le lui prouver. Néron, en compagnie de Lucain, ivre de joie après la mort de Sénèque, délire sur les beautés et les charmes de Poppée. La passion d’Othon pour elle n’a pas faibli mais son amour est à tel point empreint de haine qu’il se croit capable de la tuer. L’arrivée d’Octavie, elle aussi au bord de l’hystérie, va précipiter les événements. Elle ordonne à Othon de tuer sa rivale sous peine de le dénoncer à Néron comme traître. Othon accepte.
Un épisode léger, où Valletto taquine cruellement la Nourrice et vante la beauté de Drusilla, précède la suite. Othon confie à Drusilla son projet de meurtre de Poppée et demande à la jeune fille de lui prêter ses vêtements. Elle accepte d’en être complice. Ainsi déguisé Othon pourra s’introduire chez Poppée à l’heure de la sieste. Justement celle-ci en appelle à l’Amour pour qu’il réalise ses voeux d’épouser Néron. Arnalta lui demande de l’emmener à la Cour quand elle sera impératrice. Poppée s’endort bercée par la voix de sa nourrice. Pendant son sommeil, Amour descend du ciel et monte la garde. Othon travesti en Drusilla s’approche de Poppée endormie, le poignard à la main. Séduit par sa beauté, il chancelle et hésite à la frapper. Amour arrête son bras et réveille Poppée. Arnalta appelle à l’aide.


ACTE III

Euphorique, Drusilla attend le retour de son bien-aimé et la confirmation de la nouvelle de l’assassinat de Poppée. Mais c’est Arnalta qui se précipite vers elle et la fait arrêter pour sa tentative de meurtre. Drusilla proteste son innocence. Devant Néron qui l’interroge et la menace de tortures, elle préfère reconnaître les faits pour sauver Othon. Mais celui-ci se présente, reconnaît son geste, dénonce l’Impératrice et innocente la jeune fille. Néron accorde la vie et l’exil à Othon et célèbre la vertu et le courage de Drusilla, autorisée à partager le destin de son amant, loin de Rome. La répudiation d’Octavie est ordonnée en même temps que son bannissement: elle s’en va sur un bateau abandonné en mer, aux quatre vents.
Néron fait le récit de la situation à Poppée, très inquiète, et annonce que le dernier obstacle à leur mariage vient de tomber. Il lui promet de la faire couronner le jour même. Poppée exulte. Sa nourrice Arnalta aussi. Octavie se prépare à quitter Rome pour toujours, le coeur brisé, la gorge noué.
Néron conduit Poppée vers le trône en présence des consuls et des tribuns qui la ceignent du diadème impérial. Les deux amants, éblouis par le sacre, célèbrent avec délice le triomphe de leurs intrigues. Amour, avec le concours de sa mère, la déesse Vénus, fête sa victoire, annoncée dès le Prologue.

Michel Pazdro

http://www.asopera.com/opera/FRA/FR_francese.html