|
Art
pour l'art, totémisme et chasse magique
Avant de comprendre il faut accepter. En
1834 Brouillet découvre au Chauffaud (Vienne) un os portant deux
biches gravées. Ce qui, bien plus tard, deviendra la première
manifestation connue de l’art paléolithique ne retient pas
l’attention. Au fil des ans les découvertes s’accumulent et peu
à peu il faut bien admettre que cet ancêtre, sauvage presque animal,
cela semblait aller de soi, avait des capacités artistiques qui méritaient
quelque attention malgré leur caractère dérangeant.
Les premières interprétations font référence à l’art
pour l’art, au totémisme et à la chasse. La première de
ces théories, résurgence assez inattendue du « bon sauvage » de
Rousseau, n’est en fait que le reflet des idées anticléricales,
parfois violentes, de certains préhistoriens de l’époque, Gabriel
de Mortillet entre autres, elle ne leur survivra pas. Le totémisme
a été souvent évoqué. Dans cette perspective à chaque clan
correspond un animal totémique objet de prohibitions, alimentaires en
particulier, et parfois d’une sorte de culte. Ceci impliquerait une
variabilité du bestiaire qui ne correspond pas du tout à la réalité
archéologique. D’autre part un nombre limité mais certain
d’animaux est porteur de flèches ou de blessures incompatibles avec
la prohibition propre aux animaux totémiques. De surcroît sur le
versant ethnologique les idées ont évolué, le totémisme n’est
plus une entité unique susceptible de faire l’objet d’une théorie
unique mais un fait ethnologique complexe regroupant artificiellement
sous une seule dénomination des faits disparates. La troisième
hypothèse aura plus de succès, grâce au soutien actif de l’Abbé
Breuil
(1877-1961) elle durera jusqu’aux années cinquante ou soixante. Fin
du bon sauvage l’ancêtre est présumé être un chasseur affamé,
certains animaux paraissent atteints par des flèches, les figures
mi-animales mi-humaines sont vues comme des chasseurs travestis pour
approcher le gibier. Au-delà des techniques cynégétiques on parle
également de pratiques magiques. L’Abbé Breuil et le Comte
H. Begouën reprennent cette théorie de la chasse
magique, ce sera la magie sympathique soutenue par l’Abbé
jusqu’à la fin de sa vie, il lui est en effet plus facile
d’admettre une magie qu’une religion primitive, pour autant il
n’hésite pas à parler de Chapelle Sixtine de la préhistoire à
propos de Lascaux. La magie dite sympathique suppose une relation
d’identité entre l’image et son sujet. Le bison dessiné est
symboliquement tué avant de l’être réellement. Quelques animaux
paraissent effectivement blessés par des flèches, l’ours modelé
de Montespan a été lardé de coups de sagaie… En fait les animaux
blessés ne sont pas très nombreux, surtout les fouilles montrent que
le bestiaire représenté ne correspond pas à ce qui était réellement
consommé par les paléolithiques (échantillon culinaire). A partir
des années soixante cette théorie tombe progressivement en désuétude.
Le
structuralisme
A cette époque A.
Leroi-Gourhan (1911-1986), après Max Raphaël
et A. Laming-Emperaire, ouvre une perspective
nouvelle de type structuraliste. Derrière le désordre apparent de
l’art pariétal il existe un ordre, une structure, que la
statistique doit permettre de faire apparaître.
A. Leroi-Gourhan
s’attachera avec une remarquable rigueur à étayer cette théorie.
Il existerait ainsi une structuration de la grotte dans son ensemble
avec des figures d’entrée et de fond, une organisation des panneaux
avec des figures centrales et périphériques, et surtout une dualité
fondamentale femelle/mâle représentée par le couple symbolique
bison-aurochs/cheval, à la fois opposé et complémentaire. Cette théorie
nouvelle est, au départ, très fraîchement accueillie, elle vaudra même
à A. Leroi-Gourhan de se faire traiter d’obsédé sexuel par l’Abbé
Breuil alors que manifestement il s’agit là, plus de genre que de
sexe. Par la suite la perspective structuraliste s’impose au point
de devenir la perspective de recherche dominante voire unique. Une
cinquantaine d’années s’est maintenant écoulée sans que la
structure tant cherchée n’ait pu être mise en évidence de manière
sure. Bien au contraire A. Laming-Emperaire qui a poursuivi ses
recherches de son côté a abouti à une dualité bison/cheval mais de
polarité sexuelle inverse.
Le
chamanisme
En
1996 J. Clottes et D. Lewis- Williams réouvrent le
dossier du chamanisme. Selon eux cette pratique très
répandue chez les chasseurs-cueilleurs expliquerait la plupart des
particularités de l’art paléolithique. L’attrait pour les
grottes profondes et pour les détails de leurs parois serait le
reflet d’une cosmogonie à étages et de la croyance en un monde
autre souterrain. Les chevauchements de figures, l’absence de sol
comme d’horizon ou de contexte écologique, les animaux en position
anormale…seraient des évocations des images hallucinatoires vécues
pendant la transe. Dans l’ensemble cette thèse a été fort mal reçue.
Elle a suscité un énorme silence qui n’est pas sans évoquer celui
qui a accueilli la publication de Sautuola, c’est en effet un véritable
attentat au préhistoriquement correct, structuraliste, du moment.
Elle a suscité aussi quelques réactions de préhistoriens ou
d’ethnologues d’une surprenante violence.
|