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Fraternisations : L’étrange Noël 1914

par Patrick Girard

http://www.marianne-en-ligne.fr/dossier/e-docs/00/00/51/F8/document_article_dossier.phtml?cle_dossier=20990


Films de fiction et documentaires* retracent cette nuit du 24 décembre 1914 qui vit quelques centaines de combattants sortir de leurs tranchées et oublier qu’ils étaient en guerre. Un phénomène dont il ne faut cependant pas exagérer l’importance. 

Joyeux Noël, le film – et le livre - de Christian Carion obtiendra sans doute un vif succès, amplement mérité si l’on s’en tient à la qualité du jeu des acteurs principaux, Guillaume Canet, Dany Boon, Benno Fürmann et Daniel Brühl. Cette interprétation magistrale fait oublier les quelques invraisemblances du film, notamment les mines trop bien rasées des soldats, les tranchées trop propettes ou certains colifichets vestimentaires, inventions d’accessoiristes talentueux.

Il faut parfois embellir la réalité pour la rendre crédible.  Christian Carion a eu fort à faire car il aborde un sujet délicat qui n’est pas encore sans provoquer de fortes dissensions au sein de l’institution militaire, en France notamment : les brèves fraternisations observées sur une partie du front des Flandres à la Noël 1914. L’armée française a ainsi refusé au cinéaste d’utiliser un champ de manœuvres près d’Angoulême. 91 ans après les faits, ceux-ci exhalent encore une odeur de souffre ! Christian Carion a le mérite de les rappeler, au risque de leur donner une ampleur qu’ils n’ont pas eue.

A la mi-décembre 1914, voilà déjà plusieurs semaines qu’après la bataille de la Marne, les protagonistes se sont littéralement enterrés tout le long d’un front qui court de la Mer du Nord à la frontière suisse. Finies les folles charges de cavaleries ou les divisions d’infanterie marchant à la rencontre les unes des autres dans des champs non moissonnés.

La guerre s’est modernisée et les états-majors ont généralisé le système des tranchées déjà utilisé lors de la guerre russo-japonaise en 1904-1905 ou lors de la guerre anglo-boer en Afrique du Sud de 1899 à 1902, en particulier lors du siège de Mafeking où s’illustra Baden Powell.  Ceux qui étaient partis en criant joyeusement «  Nach Paris ! » ou «  A Berlin ! » estimaient qu’ils seraient de retour chez eux avant l’arrivée des premières pluies d’automne. Ils déchantèrent. Sans imaginer – qui l’aurait alors conçu ? – qu’ils seraient encore là  quatre années plus tard, quatre longues, très longues années, ils savent désormais que la victoire n’est plus une question de jours ou de semaines, mais de mois.

Le front est immobile, désespérément immobile, et chacun, pour l’heure, cherche à améliorer ses positions. Les Belges tiennent encore une partie, minime, de leur pays. Les Britanniques du Corps expéditionnaire anglais, composé au départ de volontaires avant l’instauration de la conscription, ont bien du mal à défendre le front qui leur a été confié et attendent l’arrivée de renforts.

Les Français, qui ont échappé par miracle à la défaite grâce à Foch, Joffre et  Gallieni, éprouvent quelques difficultés – c’est un léger euphémisme - ) se faire à la guerre de tranchées pour laquelle ils ne sont guère préparés. Beaucoup de soldats portent encore le pantalon garance et de nombreux généraux ont été cassés de leurs grades et envoyés à Limoges d’où l’expression de «  limogés ». Leurs remplaçants hésitent sur la conduite à tenir et s’abstiennent de toute initiative susceptible de nuire au bon déroulement de leur carrière. Du côté allemand, le triomphalisme n’est plus de mise. Certes, les armées ont pénétré profondément en France et en Belgique et elles ont repoussé l’offensive russe en Prusse-Orientale. Mais l’armée austro-hongroise n’a pas fait la percée qu’on attendait d’elle sur le front Est. Quant à l’entrée en guerre de la Turquie, en octobre, si elle soulage Berlin et Vienne, elle est trop récente pour modifier la donne. Plus grave, une offensive allemande lancée en Artois à la mi-décembre a été stoppée net le 19 décembre. Or c’est précisément en Artois, durement éprouvé par les combats, qu’aura lieu la majorité, pour ne pas dire la totalité,  des fraternisations.

De nombreuses puissances n’ont pas encore choisi leur camp : l’Italie, la Bulgarie, la Roumanie ou la Grèce pour ne citer qu’elles. Une certaine torpeur se fait sentir sur les différents fronts, notamment le front occidental, vers le 20 décembre. L’on améliore les abris, on les calfeutre tant bien que mal et l’on s’efforce de fournir aux hommes, épuisés, un ravitaillement digne de ce nom.

C’est bientôt Noël, du moins sur le front Ouest. A l’Est et en Serbie, le calendrier orthodoxe est différent du calendrier romain et ce décalage explique que , de la Mer Baltique à l’Adriatique, il n’y aura pas alors, le 24 décembre, de fraternisation. C’est une date vide de sens pour l’une des parties en présence, pour cause de schisme calendaire entre les Eglises d’Occident et d’Orient. Si les Etats-majors français, belge, britannique et allemand ont veillé à ce que tout soit fait pour que les combattants reçoivent paquets et lettres de leurs familles, ils n’ont guère envisagé la possibilité qu’une trêve s’instaure à l’occasion de ce premier Noël de guerre. L’appel lancé par le nouveau souverain Pontife, Benoît XV, en vue d’une cessation des hostilités a plutôt été mal perçu. De Rome, le Pape a exprimé l’espoir qu’au «  nom de la Divinité », les nations belligérantes fassent «  cesser le fracas des armes lorsque la chrétienté célébrerait la fête de la rédemption du monde ». Benoît XV n’avait guère de chances d’être entendu. Le roi d’Angleterre est anglican et chef de son Eglise séparée de Rome depuis le XVI° siècle. Guillaume II est luthérien et très antipapiste. Le roi des Belges, s’il est bon catholique, est trop préoccupé par les souffrances de son peuple et indigné par la violation, contre toutes les règles du droit international, de la neutralité de son pays pour obéir aux injonctions du pape. Quant à la France, même si l’Union nationale a ressemblé catholiques et anticléricaux, croyants et incroyants, la destruction de la cathédrale de Reims et la conviction que Dieu est français fait que, dans les milieux catholiques, Benoît XV est tenu pour un agent de la Prusse. Chez les autres, on cultive un républicanisme de bon aloi qui empêche tout accommodement avec le ciel dès lors que celui-ci n’est pas tricolore.

L’appel du pape, fortement occulté par la censure, n’a guère eu d’écho pour autant qu’il ait été connu des combattants. Il a joué un rôle moindre qu’une initiative prise par l’Etat-major allemand, faire parvenir dans chaque tranchée un mini-sapin de Noël avec ses guirlandes et ses bougies. C’est une vieille tradition germanique. A l’époque, elle n’est guère pratiquée en France. Le sapin de Noël ne se répand qu’à la fin du XIX° siècle, dans les couches les plus aisées de la population. Il est largement ignoré dans les campagnes et, encore plus, dans le nord de la France où la grande fête hivernale, propice à la distribution de cadeaux, n’est pas le 25 décembre mais la Saint Nicolas. En Grande Bretagne, Victoria et Albert, d’origine allemande, ont introduit le sapin de Noël mais celui-ci n’est pas un élément constitutif de la sociabilité britannique. Autant de points que le film de Christian Caion aurait dû souligner.

Car ce sont ces mini-sapins illuminés autour desquels les soldats au casque à pointe, catholiques, protestants ou juifs, se réunissent pour entonner les mélodies traditionnelles, dont le célèbre Tannenbaum, qui vont créer la surprise et l’étonnement. Pour les Français et les Britanniques installés dans les tranchées d’en face, c’est une nouveauté, une chose étrange, qui frappe d’autant plus les imaginations.

C’est dans ce contexte très particulier que vont se dérouler, dans la nuit du 24 au 25 décembre 2 005, quelques scènes de fraternisation dans un secteur très limité de l’Artois, autour de La Bassée, Armentières et Neuille-Saint-Vaast. Il ne faut pas s’imaginer que ces scènes se sont répétées partout sur le front même si les combats ont alors diminué d’intensité, beaucoup d’officiers étant occupés à festoyer…

Les fraternisations de Noël 1914 n’ont touché que quelques centaines d’hommes, essentiellement des Britanniques et des Allemands, c’est-à-dire, dans leur immense majorité, des Anglicans et des Luthériens. Rares, très rares ont été les Français à y avoir participé. Leur rôle – est-ce un reste de chauvinisme inconscient ? – est largement surestimé par Christian Carion pour des raisons aussi bien pratiques qu’idéologiques. Il a fait largement appel à des acteurs français et il entend associer tous les protagonistes du conflit à l’événement qu’il décrit comme prémonitoire d’une certaine idée de l’Europe. Cela nous donne un Dany Boon dont la composition en pioupiou est étonnante. Mais c’est un écart par rapport à la réalité.

La participation française a été minime ce qui explique la rareté des témoignages à ce sujet. Le soldat catalan Louis Barthas, dont on a publié les émouvants carnets, écrit certes : «  Qui sait ? Peut-être un jour sur ce coin de l’Artois, on élèvera un monument pour commémorer cet élan de fraternité entre des hommes qui avaient l’horreur de la guerre et qu’on obligeait à s’entretuer malgré leur volonté ». Force est de constater qu’il fait allusion à des scènes dont il a entendu parler même s’il admet avoir eu un bref dialogue avec un fantassin allemand.

Signe qui ne trompe pas, le 25 décembre et les jours suivants, la population civile d’Armentières  et des environs reproche violemment aux Britanniques leurs fraternisations avec les Allemands, elle en exonère les Français qui, eux, «  se sont bien conduits ».

Les scènes de fraternisation, très localisées, ont revêtu des formes diverses. Dans la plupart des cas, elles se sont limitées à des rencontres dans le No man’s Land où l’on a partagé des victuailles, de l’alcool et des cigarettes. Il y a eu un match de football entre Britanniques et Allemands. Ailleurs, des officiers se sont mis d’accord pour une trêve afin de procéder à l’enterrement des morts tombés lors de l’offensive de la mi-décembre et qui se trouvaient dans le no man’s land. Plus que d’un phénomène, il convient de parler d’épiphénomène qui n’a guère laissé de traces dans la mémoire collective. La censure n’a pas eu véritablement à sévir. Rares, très rares sont les journaux à en avoir entendu parler et, surtout, à avoir voulu en parler. La presse française est muette tout comme la presse allemande. Seule la presse britannique y fit écho, de manière plutôt positive, en publiant récits et dessins naïfs. Il y eut même quelques photos, demeurées longtemps ignorées, prises le plus souvent par des officiers, les seuls à être assez riches pour avoir un appareil photo. En Grande Bretagne, les commentaires sont plutôt positifs et datent parfois de  plusieurs semaines après les événements. Le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle, est assez réputé pour pouvoir écrire, sans craindre les protestations de son public, que la trêve de Noël fut «   un spectacle sidérant », méritant d’être salué « comme un exemple d’humanité parmi les horreurs qui avaient entaché le début de la guerre  ». Il n’est pas sûr qu’un écrivain français aurait pu se permettre pareille audace.

Curieusement, c’est l’Etat-major britannique qui s’est sans doute le plus préoccupé des scènes de fraternisation. Certains généraux, férus d’histoire, y voyaient un renouvellement des scènes qui avaient eu lieu lors de la guerre d’Espagne, en 1808-1812, ou lors de la guerre des Boers. Leurs homologues français et allemands se sont montrés, eux, moins alarmistes. Les brefs moments de répit que s’offrirent certaines unités n’avaient aucune incidence sur la volonté affichée des hommes de poursuivre la guerre et de se battre jusqu’à la victoire.

Cela explique sans nul doute que nul militaire ne fut traduit en Cour martiale après ces événements. Tout au plus se limita-t-on à muter quelques caporaux et sergents soupçonnés d’avoir fermé un peu trop les yeux sur des actes d’indiscipline. On est loin, très loin, de la violente répression qui suivit les mutineries de 1917. Tout au plus peut-on convenir avec Marc Ferro que ces fraternisations sont avant tout emblématiques d’un « esprit poilu » : «  Chez tous les soldats commence à sourdre, dès 1915, la même rancœur contre ceux de l’arrière, les « planqués », les « embusqués ». Au patriotisme national se substitue un patriotisme des tranchées : on finit par se sentir plus proche du type d’en face qui survit dans les mêmes conditions que vous que de ses propres compatriotes  vivant bien au chaud dans leurs maisons, ou presque ». Cela signe la portée et les limites de ces fraternisations que le film de Christian Carion contribuera peut-être à faire surestimer par les historiens futurs.

Au point qu’elles seront sans doute désormais partie prenante de la liturgie cérémonielle qui continue à s’attacher à la date du 11 novembre. Preuve s’il en est : l’Association Noël 14, présidée par Bertrand Tavernier et soutenue par Christian Carion, compte inaugurer prochainement à Neuville Saint-Vaast un mémorial rappelant cet épisode. Loin d’être un acte d’indiscipline ou d’antimilitarisme, celui-ci est maintenant intégré dans le culte des anciens combattants qui se perpétue, de différentes manières, en France au point qu’on en arrive à se demander si, en plus du syndrome de Vichy mis en évidence par Rousso et Conan, il ne faudrait pas aussi évoquer un « syndrome de Verdun »…

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