Des contes pour enfants ?


Torben Weinreich

Professeur au Centre pour la littérature enfantine de Copenhague, traduction par Marc Auchet

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La singularité de cette langue au caractère très oral a masqué la complexité d’une œuvre qui ne s’adresse pas autant aux enfants qu’il y paraît. Les gens demandent souvent si Andersen a écrit pour les enfants. Tout le monde sait qu’une grande partie de ses 156 Contes et histoires a été éditée en tant que littérature enfantine et qu’elle est lue dans le monde entier par et pour les enfants. Mais on n’ignore pas que certains de ces contes ont un contenu et un degré de complexité qui font qu’on ne peut guère les présenter comme de la lecture pour enfants, et, de toute façon, qu’ils ne peuvent pas être utilisés en tant que tels.

 

Le point de vue d’Andersen

En réalité, une partie importante de ces contes a réellement été écrite et publiée pour des enfants. Le premier recueil, imprimé en 1835 et composé du « Briquet », du « Petit Claus et le grand Claus », de «La princesse sur le petit pois» et des « Fleurs de la petite Ida », portait le titre Contes racontés pour des enfants. Et jusqu’en 1843, date à laquelle la référence aux enfants a totalement disparu, Andersen a conservé le même titre pour les recueils qu’il a publiés. À partir de 1852, il a commencé à donner à ses récits le nom d’« histoires ». Dans son ouvrage autobiographique Le Conte de ma vie (1855), il dit à ce sujet: « Histoires, c’est le nom qui me semble le plus approprié dans notre langue pour caractériser mes contes dans toute leur étendue et leur nature. »
Dans ses lettres à ses amis, Andersen souligne aussi qu’il s’adresse aux enfants, et il décrit même sa technique d’écriture. En février 1835, il confie à l’écrivain danois Bernhard Severin Ingemann, connu pour ses Chansons du matin pour les enfants : « J’ai ensuite commencé certains “contes racontés pour des enfants”, et je crois qu’ils seront réussis. J’ai reproduit quelques-uns des contes que j’aimais entendre étant enfant, et dont je ne crois pas qu’ils soient connus; je les ai écrits exactement comme je les raconterais moi-même à un enfant. »
Dès le jour de l’an 1835, il a informé son amie Henriette Hanck qu’il écrivait des contes pour enfants : « Je veux faire en sorte de gagner les générations à venir, voyez-vous ! » Et, en mars, il écrivait à une autre de ses amies, Henriette Wulff: « Et puis j’ai écrit quelques contes pour enfants, et Ørsted [le physicien Hans Christian Ørsted] dit que, si L’Improvisateur [le premier roman d’Andersen] me rendra célèbre, les contes me rendront immortel, c’est ce qu’il y a de plus accompli dans tout ce que j’ai écrit, mais je ne le pense pas. »

 

Une stratégie narrative nouvelle

Il était parfaitement conscient du fait que ses contes seraient surtout lus à haute voix pour des enfants (il se prêtait lui-même très souvent à ce type de lecture et y trouvait beaucoup de satisfaction) et que des adultes seraient souvent présents au même moment dans l’auditoire. Il écrit dans une lettre à Ingemann, en 1843, qu’il « sait maintenant comment s’y prendre pour écrire des contes » et il ajoute : « Ce que je raconte est de mon propre cru, je saisis une idée pour les moins jeunes, mais je m’adresse aux petits, tout en me souvenant que leur père et leur mère écoutent souvent, et qu’il faut leur donner un peu à réfléchir ! » La recherche littéraire moderne parle à cet égard de l’« ambiguïté » de la littérature enfantine, mais, déjà à l’époque, Andersen était tout à fait conscient du caractère spécifique de cette stratégie narrative.
Il soulignait en outre que la particularité de la langue qu’il employait était son oralité, parce que celle-ci était adaptée aux plus jeunes : « Le style devait faire entendre le conteur, il fallait donc que la langue soit proche de la langue parlée ; c’est aux enfants que le récit s’adressait, mais les personnes plus âgées devaient pouvoir écouter elles aussi. » C’est d’ailleurs justement ce style-là qui lui valut des reproches au départ. Christian Molbech, l’un des grands critiques littéraires danois de cette époque, écrivait en 1842 : « Si on veut raconter des contes à des enfants ou aux gens du peuple en faisant preuve d’originalité ou en imitant artificiellement la façon naturelle, mais souvent lourde et pas toujours heureuse ni claire dont ces gens font usage en matière de narration, ou encore en ayant recours à un style et un ton prétendument enfantins, on ne fait que les corrompre et c’est un manque de goût et d’intelligence. »
En tout cas, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, on était très attentif à la langue qu’on utilisait quand on écrivait pour des enfants. Le fait d’employer un langage populaire ou enfantin, quand on donnait une nouvelle version écrite de contes déjà connus, était entré dans les mœurs et nombreux étaient ceux qui considéraient cela comme pernicieux. C’est ce qu’estimait par exemple un critique danois du nom de Johann Clemens Tode en 1792 : « La plupart des auteurs qui écrivent ou traduisent des histoires ou des récits devant servir à l’éducation ou la distraction des enfants ont maintenant pris l’habitude de conserver la langue propre à l’enfance. Ils font parler les personnages comme des enfants […], ils les font pécher contre la grammaire et le bon sens, pour copier la nature. C’est là une erreur qui porte préjudice aux enfants et agace les précepteurs et les pères qui doivent lire de tels livres avec des jeunes. Cela porte préjudice aux enfants, car cela renforce la tendance qu’ils ont à faire usage d’un ton vulgaire, grossier et impertinent qui est justement l’un des défauts de leur âge, et dont on devrait les débarrasser au plus vite. »

 

Un style très exigeant

Les contes d’Andersen ont été traduits de bonne heure en anglais et plusieurs de ceux qu’il a écrits dans la dernière période de sa vie ont été publiés dans cette langue avant de l’être en danois. Mais les versions anglaises étaient souvent marquées par un ton sentimental et étaient parfois adaptées à l’usage du public enfantin que l’on pensait en effet incapable de comprendre l’ironie d’Andersen ; on estimait en outre que quelques-uns de ses récits étaient trop rudes. Le résultat a été que le monde anglophone a vu dans le conteur un ami des enfants plutôt qu’uniquement un auteur qui écrivait pour eux. Cela irritait fortement Andersen, et, surtout à la fin de sa vie, il a souligné avec insistance qu’il n’écrivait pas ses contes uniquement pour des enfants. C’est cela qui explique en partie peut-être qu’on se demande souvent s’ils sont réellement pour les enfants. Une autre explication est que beaucoup de commentateurs veulent « faire sortir Andersen de la chambre des enfants », comme on l’a dit parfois. On veut attirer l’attention sur ses romans et ses pièces de théâtre qui ont aujourd’hui presque entièrement sombré dans l’oubli et qui étaient incontestablement destinés aux adultes. On veut aussi souligner par là la complexité de la langue et des thèmes des contes d’Andersen. Constatant que la lecture de ces textes leur apporte quelque chose en tant qu’adultes, certains en déduisent hâtivement qu’ils ont dû être écrits pour des adultes. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si on estimait que la nourriture pour bébés, à partir du moment où les adultes lui trouvent du goût, doit être considérée comme de la nourriture pour adulte.
Le fait qu’il ait choisi des revues pour enfants pour la première publication de plusieurs de ses contes et de ses poésies enfantines indique aussi très clairement son intention. Le conte « La cloche », dont beaucoup estiment qu’il s’adresse aux adultes, a été imprimé pour la première fois dans la Revue mensuelle pour enfants en 1845. Le poème « La femme aux œufs », qui a été repris de nombreuses fois dans des anthologies et des livres de lecture à l’usage des écoles danoises, a été publié pour la première fois dans L’Ami danois des enfants en 1839.

 

La liberté de la langue parlée

Pour finir, il faut souligner que beaucoup de contes d’Andersen doivent être considérés comme de la littérature enfantine pour la simple raison qu’on y trouve un personnage d’enfant qui lit (ou qui écoute quelqu’un raconter l’histoire à haute voix). Dans un bon nombre d’entre eux, il y a un narrateur qui s’adresse directement à son lecteur enfantin dans un style qui crée une connivence particulière. On pourra lire à cet égard le début de « Ce que fait le patron est toujours juste » : « Maintenant, je vais te raconter une histoire que j’ai entendue quand j’étais petit […]. Tu as certainement déjà été à la campagne ! Tu as vu une vieille maison de paysan, une vraie, avec un toit de chaume. »
Au sujet de ce contact direct avec le lecteur et de cette oralité, le grand critique danois Georg Brandes écrivait : « Remplacer la langue écrite conventionnelle par la langue parlée libre de contraintes, échanger le mode d’expression rigide qui caractérise l’adulte par celle que l’enfant utilise et comprend, voilà ce que doit rechercher l’écrivain à partir du moment où il décide de raconter des contes à des enfants. » C’était une façon de répondre à ceux qui critiquaient Andersen.

 

 

Savoir plus

Une version plus courte de cet article est consultable sur le site HCA2005 à la rubrique éducation qui propose de nombreuses informations sur Andersen.
http://henvisning.hca2005.net/

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