Histoire d’une réhabilitation


Philippe BONNET
Directeur des éditions Minerve

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Parangon de la bêtise et de la force brute, esclave de son ventre, dont nous ne rions que pour mieux exorciser nos peurs et nos désirs. Animal à la fois dangereux, dévorateur et séducteur des contes, qui évoque les délicieux frissons de l’enfance. Fléau, bête noire des campagnes incarnant le Diable. Intelligent, libre et indomptable dès lors qu’il ne peut plus nous menacer… Tous ces loups coexistent bel et bien dans notre imaginaire toujours prêt à les faire surgir du bois.


Tantôt incarnation de la mort et du chaos, pourvoyeur des Enfers, instrument de la vengeance des dieux et des magiciens, tantôt puissance protectrice, guide, prophète et géniteur, présidant à la naissance d’Apollon et veillant sur Romulus et Remus, le loup n’a cessé de donner forme aux peurs et aux hantises des sociétés antiques. Aussi, lorsque émerge le monde chrétien, chassant les dieux de l’Olympe, purifiant le ciel, substituant à l’animisme l’inertie de la matière, le loup n’apparaît plus que comme un monstre banni et sans emploi. En de rares occasions, lorsque sévissent les grands froids ou les épidémies de rage, il fait encore irruption dans les villes et les villages et semble redevenir provisoirement une créature infernale. Entre-temps, Ysengrin peut attendre dans sa chaumière, entre Hersent et ses louveteaux, d’être roulé dans la farine par le malin goupil.
En apparence du moins. Car, dans le combat qu’elle mène contre le paganisme, l’Église est encore loin de l’emporter. Certes, la littérature naissante obéit à la consigne en marquant ses distances aussi bien avec la mythologie gréco-latine qu’avec les superstitions populaires. Lorsqu’elle se plaît à évoquer l’étrangeté de l’univers, c’est à travers une galerie de monstres fabuleux tels que dragons, griffons, sagittaires et licornes, destinés à périr sous les coups des serviteurs de la foi. Mais la réalité n’est pas aussi rassurante. L’énigme de la vie et de la mort angoisse l’homme du Moyen Âge tout autant que ses aïeux. Et la « bête noire » possède suffisamment de masques pour en changer à volonté.

 Une scandaleuse bestialité


Combat de Renart et d’Isengrin

Jacquemart Gielée, Renart le Nouvel

France du nord, quatrième quart du XIIIe siècle

Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 1581, fol 6v


Cette œuvre, que Jacquemart Gielée termine en 1289 et où l’allégorie foisonne, a surtout une valeur symbolique. Renart est l’incarnation du diable qui séduit l’humanité par les prestiges du monde, de l’orgueil et de la chair, il est le symbole du mensonge et de la trahison. Pour mieux dénoncer la corruption et l’hypocrisie de la société de l’époque, l’affrontement de Renart et de son pire ennemi le loup Isengrin est représenté sous la forme d’un combat de chevaliers.

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/grand/f_17.htm

À l’émissaire du monde des ombres et de la mort, les auteurs du Roman de Renart (présention), dans le sillage de l’Isengrimus du moine flamand Nivard, opposent l’image dégradée du prédateur sot et glouton. Ysengrin est un clown, une victime qui fait rire. Lycaon 1 déchu, il ne songe plus à dépecer sa progéniture pour la servir en pâture dans un geste dérisoire ; il est lui-même pris dans le dérisoire de ses appétits. Parce qu’il n’est qu’instinct vorace, il cède aux illusions les plus grossières, que Renart manie avec brio, saute la tête la première dans un puits et croit à une pêche miraculeuse quand l’étang gelé a tout bonnement emprisonné sa queue. Contrairement à Renart, il ne fait pas la bête, il l’est dans tous les sens du terme. « Ainsi le loup qui veut apprendre à lire,/Jamais aucun ne put lui faire dire/ Ni A ni B, ni L/ Mais seulement agnelle, agnelle, agnelle », écrit, à la fin du XIIe siècle, le poète Peire Vidal. Et Renart de conclure malicieusement à l’intention de son compère : « Qui convoite le tout perd le tout. » Mais si l’on rit du fauve, ce n’est pas en raison de son impuissance mais plutôt pour tenter d’exorciser une scandaleuse bestialité. Lorsqu’il devra affronter son adversaire en combat singulier, toutes les belles paroles du goupil ne lui serviront de rien : le loup le laissera « étouffé, battu, déchiré ». Derrière la rivalité entre Renart et Ysengrin, entre le mystificateur et sa victime, le Roman dessine donc un autre conflit : celui de l’homme et de la brute, dans lequel la condamnation ne frappe plus le dupeur mais le dupé. Car Renart a beau être menteur, voleur, tricheur, ses tours ne sont qu’un jeu et sa perversité même suppose une conscience morale qui le rend accessible au repentir. En cela, il a bien droit au titre d’homme.
Ysengrin, pour sa part, n’est que muscles, gueule, ventre, esclave de la tyrannie du corps, qui ne connaît d’autre règle que celle de ses besoins. Et ses attributs humains le rendent plus fautif encore de préférer l’obscurité de la sauvagerie à l’ordre supérieur des hommes. Qu’il puisse être baron, piller les habitants des campagnes, semer la zizanie, manger de la viande le vendredi saint et tenter de corrompre les officiers royaux achève de le désigner, ainsi que tous ses pareils, à chaque degré de la hiérarchie sociale, comme un bandit sans foi ni loi et une menace permanente pour la communauté. De même cette reine cruelle de Galice appelée Louve, dont La Légende dorée de Jacques de Voragine affirme qu’« elle portait réellement ce nom et le méritait bien ».
Angoissante parenté de l’homme et de la bête, qu’évoque Marie de France dans un de ses lais : parce qu’il porte en lui des facteurs de destruction, l’homme est toujours sur le point, s’il n’y prend garde, de se transformer en loup, tel le Bisclavret. En confessant à son épouse le terrible secret de ses absences, en lui permettant de voler sa dépouille, il se voit condamné à errer éternellement au fond des bois sous sa forme de loup-garou. Plus qu’à l’hypocrisie féminine, la malédiction qui l’accable tient à son amour même. Non qu’il soit interdit d’aimer sa dame, comme l’invite à le faire toute la littérature courtoise, mais l’aimer plus que la morale, plus que le devoir, c’est se rendre coupable d’une dangereuse faiblesse. Et le Bisclavret ne retrouvera forme humaine qu’en renonçant à sa passion égoïste et en manifestant sa soumission aux normes de la collectivité. « Regardez ce prodige, s’exclame le roi en l’apercevant, comme cette bête s’humilie. Elle a sens d’homme, elle crie merci. »

 

LE LOUP DANS L’ANTIQUITÉ

Tour à tour ami des dieux ou modèle parfait de la sauvagerie dans le monde animal, le loup hante les mythologies grecque et latine ainsi que l’imaginaire des poètes et des philosophes.
Ainsi, Mars et Apollon le comptent parmi les animaux qui leur sont consacrés.
Hécate, qui préside à la magie et aux enchantements, apparaît aux magiciens et sorcières sous la forme d’une louve.
Une autre louve, la louve nourricière et protectrice, recueille et allaite les jumeaux fondateurs de Rome, Remus et Romulus.
Mais, annonciateur de peste ou de défaite lors des guerres, il est aussi changé en statue de pierre lorsqu’il devient par trop menaçant. Et la Louve-Mormo, ou Mormolycé, sert d’épouvantail aux enfants grecs.
Éternelle ambivalence : il est un tyran pour Platon, tandis que, chez Homère, il incarne les valeurs guerrières et la combativité qui doivent animer les héros guerriers. Ainsi, à propos des Myrmidons (L’Iliade, XVI, 156-166) : « Comme des loups mangeurs de chair crue, à l’âme d’une vaillance indicible, ayant égorgé un grand cerf ramé dans les montagnes, le dévorent : tous ont les joues rouges de sang ; en bande, ils vont à une source noire laper de leurs langues minces la noire surface de l’eau, en rotant le sang du meurtre ; leur cœur ne tremble pas dans leur poitrine, mais leur ventre gorgé est trop étroit… »
Les caractéristiques de l’animal sont alors transférées sur l’homme. À l’inverse, Ésope – et tous les fabulistes qui lui succéderont – éclaire les comportements humains en transférant sur l’animal leurs sentiments et leurs actions.
Dans ce cas, le loup traduit généralement la méchanceté des hommes.

Le suppôt de Satan

Dans ce dédoublement, le loup recueille toute la part de l’asociabilité. De là à voir en lui, non plus seulement une force, mais une intelligence du mal, le pas est vite franchi. D’autant que, comme ne cessent de le proclamer les chroniqueurs de la vie animale – reprenant à leur compte les fables de l’Antiquité et les assertions populaires –, ce monstre n’est imaginaire qu’à demi. « Il n’a pas de force dans les reins, et il ne peut plier le cou vers l’arrière. Et les bergers disent qu’il se nourrit tantôt de proies, tantôt de terre et tantôt de vent », déclare au XIIIe siècle Bruno Latini dans Le Livre du Trésor. « Le fait que le loup ne peut fléchir le cou sans tourner tout le corps signifie que le Diable ne peut se tourner vers aucun bien », surenchérit Pierre de Beauvais. Et Richard de Fournival, comparant dans Le Bestiaire d’amour la psychologie féminine au comportement des loups, affirme : « Il n’entre en une bergerie que le plus doucement qu’il peut ; et s’il lui arrive de briser sous son pied quelque branche d’arbre qui fasse du bruit, il s’en punit lui-même en se mordant moult angoisseusement le pied. » On est bien loin de la sottise d’Ysengrin. Et jusqu’en ce XVIIIe siècle éclairé, Buffon, dans son Histoire naturelle, écrira : « Désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort. »
Ainsi, avec la faculté d’intelligence, le loup se voit réinvesti de ses pouvoirs anciens. L’étrangeté de sa constitution et de ses habitudes trahit sa connivence avec les puissances des ténèbres. Presque tout chez lui est signe mortel : son regard couleur de feu, son haleine pestilentielle, ses dents luisantes, son audace et son endurance, et par-dessus tout le noir de sa peau. À travers la figure du « lycanthrope » 2, terme savant inventé pour les besoins de la cause, le trio sorcier-loup-diable est désormais constitué, réuni dans un même complot : l’anéantissement de la société des hommes et du royaume de Dieu. Les inquisiteurs vont pouvoir se mettre en campagne.
Car, à l’aube du XVIe siècle, l’Église, soutenant le monarque de droit divin dans son projet centralisateur, est bien décidée à soumettre par la force les âmes encore imprégnées de magie. Qu’on n’aille pas prendre ces chasseurs de loups-garous qui déferlent dans les villages pour des ignorants. Bien au contraire. Sprenger, Bodin, Boguet, parmi les plus actifs, sont des lettrés. Et, pour prouver que les accusés s’en vont au sabbat montés sur des loups, qu’ils se changent en loup la nuit venue et attaquent hommes, femmes et enfants qu’ils dévorent ensuite, joignant l’anthropophagie au meurtre, avant de reprendre leur aspect familier pour échapper aux poursuites, les juges mobilisent toute leur érudition. À côté de l’Écriture sainte et ses « loups ravisseurs en vêtements de brebis », ils citent tous les auteurs ayant abordé le sujet : Homère, Hérodote, Pline, Virgile, Horace, Lucien, Apulée… Les récits fabuleux, sollicités par l’angoisse, se font preuves. Formidable resurgissement de la mythologie qui, projetée sur le réel, autorise à dresser des bûchers. Les procès de sorcellerie marquent ainsi l’apogée de l’imaginaire maléfique du loup. À tel point que le démonologue Bodin en était arrivé à ne plus croire à l’existence de loups réels, et à voir en chacun d’eux « des hommes, ordinairement des magiciens ou des sorciers » ! Serviteur d’Hadès, le loup est devenu celui de l’Antéchrist.
Cette connotation diabolique continuera à l’accompagner bien après que le feu des bûchers se fut refroidi. Elle sera largement exploitée par les polémistes de tous bords, également avides d’autodafés. Dans le réquisitoire qu’il dresse, en pleines guerres de religion, contre ses adversaires catholiques, Agrippa d’Aubigné ne manque pas de recourir à la fable du loup et de l’agneau, évoquant la lutte à mort que le Malin mène contre Dieu. Du côté du loup, qui suce le sang du troupeau, les rois catholiques, le pape, tous les tyrans et leurs armées. Du côté de l’agneau, les protestants opprimés, serviteurs de la vraie foi. « L’Antéchrist et ses loups reprochent que leur eau/ Se trouble au contreflot par l’innocent agneau », écrit-il dans Les Tragiques. L’image du loup, appelant celle du Diable, accuse ainsi la perversité du camp catholique et dévoile ses desseins subversifs. Deux siècles et demi plus tard, Victor Hugo, en exil volontaire à Jersey, reprendra l’allégorie pour stigmatiser l’auteur du coup d’État du 2 décembre 1851 : « Comme un loup qui se lèche après qu’il vient de mordre,/Caressant sa moustache, il dit – J’ai sauvé l’ordre !/ (...) Et dans son œil féroce où Satan se contemple,/On vit luire une larme. » (Les Châtiments) Sa peau ainsi retournée par la plume devenue scalpel, Napoléon III laisse apparaître les stigmates de sa nature machiavélique et se voit livré à l’opprobre universel.

 

LOUP-GAROU ET LYCANTHROPE

Pour nos ancêtres, le loup-garou était un homme qui prenait, bon gré mal gré, l’aspect d’un loup. Ce n’était pas un être imaginaire. Le terme garou, probablement emprunté, à l’époque des Francs, au germanique wehrwolf, atteste l’ancienneté de cette croyance dans notre pays comme dans le reste de l’Europe. Les inquisiteurs vont y ajouter celui de lycanthropie. À partir de la fin du XVIe siècle, ils rédigent de nombreux ouvrages traitant le sujet sur le plan théologique, et concluent naturellement à la possibilité pour les sorciers d’opérer cette métamorphose. Ainsi, en 1486, le célèbre Marteau des sorcières est un véritable manuel du traqueur de loups-garous. Viennent ensuite des dissertations spécialisées comme le Dialogue de la lycanthropie ou transformation d’hommes en loup du père Claude Prieur. Fort de ces certitudes, Jean Bodin envoie au bûcher de nombreux lycanthropes, parmi lesquels « Burgot (qui confessa) avoir tué un jeune garçon avec ses pattes et dents de loup, Michel Verdung, avoir tué une jeune fille… et que tous deux avaient encore mangé quatre filles ». Il faut attendre 1615 pour que le médecin I. de Nynauld écrive dans son Traité de la lycanthropie qu’il s’agissait, non d’un fait de sorcellerie, mais « d’une maladie par laquelle un homme se croit devenu loup ».
Déjà, un peu plus tôt, Henri Boguet, alléguant que Dieu seul possédait le pouvoir de changer l’aspect de ses créatures, avait déclaré cette métamorphose impossible et conclu à une illusion, une sorte de folie s’emparant du sorcier.
Ce qui ne l’avait nullement empêché de prononcer de nombreuses condamnations à mort…

Croque-mitaine au service de l’autorité établie

Symbole du mal, du péché, du dérèglement, le loup, aux yeux des moralistes, dit la vérité de l’insensé qui abandonne les chemins de la raison pour suivre la pente fatale de son désir. L’ignorance, la crédulité, l’aveuglement le rivent au plus redoutable de son être. À la bête qui est en lui. Pour l’en détourner, il importe d’opposer aux séductions de sa folie une force égale. Quel meilleur antidote que la peur ? Quelle image plus propre à frapper les esprits naïfs que celle du monstre par excellence ? Déjà la louve Mormolycé servait chez les Grecs à rappeler à l’ordre l’enfant désobéissant. La Fontaine, s’inspirant de Phèdre, Perrault et Grimm, puisant dans le folklore, et encore Alphonse Daudet, continueront à célébrer, à leur manière, les vertus pédagogiques du croque-mitaine. Si l’univers de la fable ou du conte n’est pas sans rappeler celui du Roman de Renart, où les animaux parlent, agissent et pensent comme des hommes, le loup n’y joue plus le rôle de bouffon. Il peut encore faire rire, mais c’est de renoncer à être ce qu’il est : la force brutale. La Fontaine s’emploie d’ailleurs à le sauver du ridicule qui veut qu’il soit toujours floué par son complice : « Mais d’où vient qu’au renard Ésope accorde un point,/C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?/J’en cherche la raison et ne la trouve point./Quand le loup a besoin de défendre sa vie/ Ou d’attaquer celle d’autrui,/N’en sait-il pas autant que lui ?/Je crois qu’il en sait plus. » (Le Loup et le renard) De fait, il se révèle un illusionniste accompli, qui se travestit, se masque, contrefait sa voix et possède l’art de l’éloquence et des paroles de miel, comme les sept chevreaux de Grimm l’apprendront à leurs dépens. Privé d’Hersent et de ses louveteaux, il ne connaît ni la pitié ni la gratitude, ne reconnaît ni la justice ni le bon droit, ne craint ni la haine ni la vengeance. Si l’agneau qu’il mange n’est plus mystique, lui reste marqué par Satan. Anthropophage, il préfère à tout la chair tendre des jeunes turbulents. Suborneur, il ravit la virginité des filles délurées. Et le conte se complaît à relater son adresse dans les préparatifs de la défloration comme à décrire le passage dans son ventre de ses malheureuses victimes. Passage initiatique, certes ; il y a bien des façons d’être dévoré. N’en demeure pas moins, pour l’efficacité de la leçon, la frayeur d’être déchiqueté, démembré et de servir de nourriture vivante à la bête. Contre la férocité du loup, tiennent à rappeler fabulistes et conteurs, toute forfanterie serait vaine, toute défense symbolique ou magique illusoire. Il n’est d’autre parade qu’une ferme résolution morale.
D’où l’intransigeance de la mise en garde, comme dans le cas du Petit Chaperon rouge pour lequel les loups « sans bruit, sans fiel et sans courroux/ (...) De tous les Loups sont les plus dangereux. » Au risque d’en arriver à cette incohérence : de jeter l’interdit sur ce qui doit forcément advenir. En tout état de cause, le loup justifie l’emprise des protecteurs : parents, curés, juges, bergers, et le conte vise en dernière instance à revaloriser les autorités établies. Mais, paradoxalement, il n’y parvient qu’en faisant plein emploi de ce qu’il dénonçait : le vaste répertoire des superstitions, selon lequel le loup possède un regard et une haleine mortifères, enlève les nourrissons et se repaît de chair humaine. À quoi il faut ajouter le non moins vaste arsenal des magies de l’écriture. Aussi l’abbé Bordelon aura-t-il beau jeu, au XVIIIe siècle, de dénoncer comme tout aussi absurdes et pernicieux les ouvrages antiques, les traités des démonologues et ces contes lus aux enfants, « qui étant sans lumière et sans expérience, y ajoutent foi d’autant plus volontiers, que ce sont leurs pères, leurs mères et leurs mies qui leur font ces récits ridicules ». Bientôt, sous les assauts du rationalisme, le loup n’aura même plus assez de vent des Enfers pour souffler les toits de chaume.

LOUP ET PROPAGANDE

L’image du loup cruel, semant la mort et la destruction tout comme son ancêtre de la mythologie antique, a longtemps servi à la littérature militante pour dénoncer tyrans et persécuteurs, ou simples politiques.
Dans ce symbole puissant, dont le sens ne pouvait échapper à aucun lecteur même parmi les plus ignorants, elle trouvait une arme de propagande efficace, un moyen économique pour disqualifier l’adversaire et revendiquer la vérité et l’innocence sans se risquer à la démonstration.
Ainsi, les auteurs de mazarinades pendant la Fronde dénonceront les abus de la politique du Cardinal de Mazarin et la tyrannie féroce de l’absolutisme monarchique, au profit des thèses « libérales » des princes et des parlements révoltés. Un siècle après Agrippa d’Aubigné, le camisard Abraham Mazel, lors de la Révolte protestante des Cévennes, appellera la population à se joindre à lui contre les armées royales « pour consoler, pour fortifier et pour conduire ce reste du troupeau qui, n’ayant pu s’enfuir quand le loup était venu faire le dégât, et ayant été abandonné par les pasteurs, avait été dispersé par les montagnes ».
Sous la Révolution, les rhéteurs monarchistes peindront Robespierre sous les traits d’un loup assoiffé de sang, tandis que les Jacobins utiliseront le même qualificatif contre les accapareurs et profiteurs en tout genre. Peu après, lors de la réaction thermidorienne, Brutus Magnier, républicain farouche, qualifiera dans son journal les membres de la commission devant laquelle il est convoqué de « tribunal anthropophage », ajoutant : « Je suis comme l’agneau devant les loups. »
Depuis, l’image a fortement pâli. Cependant, lors des dernières élections législatives, un leader du RPR n’affirmait-il pas que la droite n’est pas un loup-garou ?

Un marginal victime du conformisme

Car le formidable développement de la science au XIXe siècle met le diable sur la touche. Même si, dans les campagnes, le « nuisible » est toujours voué à l’extermination, il n’ameute plus contre lui l’imagination des littérateurs. Les chroniqueurs du monde rural s’inscrivent en faux contre sa prétendue férocité, soulignent son courage, ses talents de stratège, le raffinement de sa vie sociale, bref lui accordent une part d’« humanité ». Séjournant près de Bordeaux, George Sand raconte qu’un loup vint une nuit « manger » la porte de sa chambre. « Il ne put l’entamer beaucoup, écrit-elle. Je ne crois pas qu’il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu, à la manière des jeunes chiens. » (Histoire de ma vie) Et dans Les Légendes rustiques, elle décrit les meneurs de loups de Sologne comme « des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de malins gardes-chasse, qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables ». Entre le sorcier et l’animal, le lien n’est plus de l’ordre du complot mais de la reconnaissance mutuelle, de la communication : la bête se soumet à qui a su déchiffrer en elle une réalité différente, une harmonie autre. Déjà Villon, pour justifier sa vie dissolue, avait invoqué cette nécessité qui « fait gens méprendre/Et faim saillir le loup du bois. » (Testament) Dans le nouvel imaginaire qui se constitue, le loup est frère de tous les marginaux, de tous les déviants, de tous les étrangers parmi leurs semblables. L’écrivain, sorcier lui-même, se glisse dans la peau de l’animal solitaire, incompris, persécuté, pour exprimer sa propre solitude, l’incompréhension dont il se croit l’objet, l’intolérance dont il pense être victime. Mal du siècle, où la promiscuité des villes est vécue comme une oppression, autrui comme une menace et la norme comme la destruction d’une sensibilité propre. « Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,/Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur ! » s’écrie Alfred de Vigny dans La Mort du loup. Cette mort, tant exaltée par les romantiques, dévoile en une apothéose la figure christique du fauve et du poète, tous deux voyants, tous deux rejetés, tous deux suppliciés. Leconte de Lisle montre le seigneur des forêts, à l’instant fatal, « seul désormais sur la neige livide./(...) Lui, le Chef du haut Hartz, tous l’ont trahi. » (L’Incantation du loup) Et Vigny de prêter à l’animal agonisant cet ultime sermon : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche/Dans la voie où le sort a voulu t’appeler./Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Emblème du poète maudit, le loup sera revendiqué par la bohème, désireuse d’exhiber sa différence, son mépris des conventions et des idées reçues. C’est ainsi que Pétrus Borel, crève-la-faim des lettres, se plaira à s’affubler du surnom de lycanthrope, personnage d’un de ses contes, Champavert, publié en 1833. Trente ans plus tard, Baudelaire rendra hommage à « cet esprit littéraire et républicain (...), agité à la fois par une haine aristocratique sans limites, sans restriction, sans pitié, contre les rois et contre la bourgeoisie, et d’une sympathie générale pour tout ce qui en art représentait l’excès dans la couleur et dans la forme, pour tout ce qui était à la fois intense, pessimiste et byronien ». Et, au début du siècle, Les Loups, « journal d’action d’art », décerneront à Paul Fort le titre de « prince des poètes ».
 

Et l’accusé se fait accusateur

À l’enseigne du loup, l’être d’exception doit donc mener son existence de paria. Parce qu’il est porteur de valeurs différentes et menacées, il ne peut que vivre retranché, dans la fréquentation de la mort, exposé à la maladie, au suicide ou au lynchage. Ainsi le héros d’Hugues-le-Loup d’Erckmann-Chatrian, le comte de Nideck, descendant d’une lignée de burgraves, encore animé d’esprit chevaleresque, est-il possédé d’un mal mystérieux dont ne sauraient le protéger ni les épaisses murailles de son château, ni sa désaffection de toute vie sociale : celui d’être doublement maudit, en raison de l’infamie de son aïeul et de la corruption d’un monde qui a perdu le sens de la noblesse. De même Le Loup des steppes d’Hermann Hesse, en proie à la névrose, est sans cesse contraint, pour échapper à l’éclatement de sa personnalité, de réaffirmer son idéal, l’écho de ces « mondes lointains et sublimes » qu’il sent en lui, contre la marée montante de la vulgarité, de la bassesse et du fanatisme belliciste. Fort de cette conscience supérieure, le loup, seul ou au sein de la foule, peut dire la vérité de ce qui l’entoure. L’accusation est renvoyée à l’accusateur : l’homme est un loup pour l’homme – faux, rusé, sadique. Mais aussi la société – injuste, intolérante, impitoyable. « Cette façon qu’affectent les hommes, ces hypocrites, envers le plus juste des leurs. Les loups seraient moins cruels ; ils ne crucifieraient que les faux loups… les chiens », fait dire Claude Seignolle à son Gâloup. L’univers des hommes, comme la jungle, n’a qu’une loi : celle du plus fort. Mais l’apparente cruauté de la jungle répond à des nécessités de survie : manger ou être mangé, comme devra l’apprendre Croc-Blanc. La cruauté de la barbarie, au contraire, est goût du mal, du pouvoir, de la possession. La gratuité est sa marque. Elle engendre les luttes fratricides, les guerres de conquête, les exterminations raciales. La même perversion lie Robespierre, Napoléon et Hitler. Et le loup peut à juste titre sentir en lui la haine qui « brûle et gronde ». Comme le Solitaire, chef du Clan dans Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, tombé deux fois dans un piège, assommé et laissé pour mort, il connaît « les us et coutumes des hommes ». Victime de leur injustice, il connaît aussi la justice véritable, selon laquelle « tuer un petit nu est une honte ».

 

LES ENFANTS-LOUPS

Mowgli, l’enfant élevé parmi les loups du Livre de la jungle de Kipling, n’est pas un simple personnage de fiction. L’Histoire offre des cas semblables. Ces êtres, arrachés à leur milieu, partageant la vie sauvage du prédateur, ont bien sûr fasciné historiens, moralistes et psychologues, alimentant le débat sur l’existence ou non d’une « nature humaine » et le rôle joué par l’hérédité.
Le premier du genre est sans doute l’enfant-loup de la Hesse, recueilli en 1344.
Les loups, prétend la chronique, avaient creusé pour lui un trou tapissé de feuilles et l’entouraient la nuit pour le protéger du froid. Plus près de nous, l’enfant-loup d’Overdyke, découvert au milieu du XIXe siècle, était très habile à grimper aux arbres, à imiter les cris d’oiseaux et à capturer les œufs et la progéniture des nids, habitude qu’il ne perdit jamais. Quelques années plus tard, celui de Kronstadt, âgé d’environ 23 ans, mi-carnivore, mi-herbivore, s’extasiait devant les sons du piano mais n’apprit jamais plus qu’à remplir un broc d’eau. L’Inde elle-même, en raison peut-être des conditions de vie misérables, devait se révéler une véritable pépinière : un enfant en 1843, un autre en 1848 ; un garçonnet de neuf ans en 1874 ; trois autres en 1895 dont un adolescent de quinze ans ; et le cas le plus célèbre : celui d’Amala et de Kamala, deux fillettes de deux et sept ans capturées en 1920. Les rapports s’accordent sur les difficultés de ces étranges créatures à se tenir debout, à acquérir un langage et des comportements humains, et sur leur vie brève. L’enfant-loup de la Hesse aurait même déclaré « qu’il eût mieux aimé retourner avec les loups que de vivre parmi les hommes ». Ainsi, il n’y a guère que Mowgli qui, après avoir été marqué par l’esprit des forêts, sut redevenir un homme.

Un dissident ivre d’absolu

Dès lors, il se trouve promu à être le dépositaire privilégié des valeurs authentiques contre les valeurs frelatées de la civilisation. Sa violence est légitime. Sa force fondatrice. Celui qui, dans la mythologie égyptienne, conduisait les âmes vers l’au-delà, ne guide plus seulement vers la mort mais aussi vers la vie. Il est retour aux origines, à l’émergence des forces vitales, à la constitution de l’équilibre nécessaire. « Prends le loup pour ton frère/Car le loup connaît/L’ordre des forêts » dit un chant roumain. Le croque-mitaine, récusant l’illusoire pédagogie des boudoirs du grand siècle, invite à une morale de l’épreuve et du dépassement. L’obstination de la bête malade qui le suit avec une patience infinie galvanise le fuyard de L’Amour de la vie de Jack London et, « par une étrange alchimie de son âme », le dote d’une volonté surhumaine à laquelle il devra son salut.
Grâce à l’être de terreur, l’homme renoue avec l’absolu. Dans le sillage de ce dissident, il peut satisfaire, pour un instant du moins, ses rêves de libération trop longtemps contenus. La morsure promet le baiser passionné. La dévoration, la jouissance suprême. « Grand loup, je suis ton agneau,/(...) frappe et tue / Moi doucement de nouveau », déclare l’amoureuse à son séducteur dans Les Quatre Vérités du poète belge Norge. La grandeur du péril rend la révélation plus parfaite. La chèvre de M. Seguin accepte d’être mangée pour goûter tout un jour à cette liberté qui la hante. Tout comme la jeune sorcière, dans La Fiancée du loup de la Finlandaise Aino Kallas, préfère abandonner mari, enfant, foyer et finir dans les flammes, car « ce n’est qu’au tréfonds des bois que je rencontre la béatitude, le bonheur sans bornes ». L’antre du monstre relie la terre au ciel.

Aujourd’hui, le loup n’existe quasiment plus, mais sa symbolique demeure : d’ombre et de mort, de lumière et d’énergie vitale. Le loup-garou des films d’épouvante, celui plus lubrique de Tex Avery ou encore Croc-Blanc sont un seul et même troupeau. Protectrices ou diaboliques, bien que le plus souvent diaboliques, toutes les images de la bête cohabitent, tapies dans notre imagination. Et toutes n’attendent que l’occasion de reprendre du service.
En 1970, Claude Seignolle, dernier conteur sorcier, peut-être, décrit dans Les Loups verts les hordes barbares des armées d’occupation nazie. Et la tradition n’est pas éteinte, qui veut que les loups, jeunes ou non, cachent des ambitions démesurées et ne reculent devant rien pour les satisfaire.

1 Roi d’Arcadie changé en loup.

2 Homme-loup, du grec lucos (loup) et anthropos (homme).

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KALLAS, Aino

(Viipuri, 1878 - Helsinki, 1956). Écrivain de langue finnoise. Fille du folkloriste Julius Krohn (1835-1888), qui publia des poèmes sous le pseudonyme de Suonio, elle est née dans le Grand-Duché de Finlande qui faisait alors partie de l’Empire russe. En 1900, elle épousa le journaliste et diplomate estonien Oskar Kallas et l’accompagna dans ses postes, notamment à Londres où il fut ambassadeur de l’Estonie indépendante de 1922 à 1934. L’histoire et la mythologie des pays baltes ont inspirés ses nouvelles, Meren takaa [Au-delà de la mer] (1910), et ses romans. Dans les années vingt, elle adopte un style volontairement archaïque pour conter les destins de ses héroïnes indissolublement liées à un Éros tragique : Barbara von Tisenhusen (1923) ; Reigin pappi [Le pasteur de Reig] (1926) ; La Fiancée du loup (1928), histoire d’une jeune femme, mi-louve, mi-humaine, ensorcelée par le grand esprit de la nature. Adapté pour la scène en 1937, cette légende inspira un opéra en 1950 au compositeur Tauno Pylkänen. L’expérience tragique de la guerre, durant laquelle son mari mourut en exil, deux de ses fils périrent et sa seconde patrie fut détruite, lui inspira les poèmes poignants de Kuoloman joutsen [Le cygne de la mort] (1942) et de Polttoroviola [Sur le bûcher] (1945). On lui doit aussi des drames dont Tauno Pylkkänen a fait des opéras et une série d’œuvres autobiographiques, notamment les cinq volumes de son Journal (Päiväkirja, 1952-1956).

* ANTHOLOGIES : « Yksi kaikkien puolesta », nouvelle extraite du recueil Lähtevien laivojen kaupunki [La ville des navires qui partent] (1913), traduite du finnois par Jaakko A. Ahokas dans Prose finlandaise. Seghers, 1973.

- La Fiancée du loup (Sudenmorsian, 1928), nouvelles traduites du finnois sous la direction de Jean-Luc Moreau, par Françoise Arditi, Hervé Carric, Sophie Jousselin et Eva Vingiano de Pina Martins. Viviane Hamy, 1990, 176 p..
[Contient : « Barbara von Tisenhusen » ; « Le naufragé » ; « Bernhard Riives » ; « Santa Maria Ingrica ou La madone au cruchon d’argile » ; « La danse du soleil et Hele de Soodetaga » ; « La fiancée du loup »].

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