Monsieur de Sainte-Colombe 

le père

 

Jean-Pierre Marielle (M. de Sainte Colombe)

 

 

Concerts a deux violes esgales

L'infidelle

 

Tous les matins du monde

Un film français d’Alain Corneau (1991).

 

Scénario : Pascal Quignard et Alain Corneau, d’après le roman de Pascal Quignard
Photographie : Yves Angelo
Décors : Bernard Vezat
Costumes : Corinne Jorry
Montage : Marie-Josèphe Yoyotte
Musique : Marin Marais (Improvisation sur les folies d’Espagne, L’Arabesque, Le Badinage, La Rêveuse, La Sonnerie de Sainte-Geneviève du Mont de Paris) ; Sainte Colombe (Les Pleurs, Gavone du Tendre, Le Retour) ; Jean-Baptiste Lully (Marche pour la cérémonie des Turcs) ; François Couperin (Leçons de ténèbres : Troisième leçon) ; Jordi Savall (Prélude pour Monsieur Vauquelin, Une jeune fillette, Fantaisie en mi mineur), musique dirigée et interprétée par Jordi Savall
Production : Film par Film, Divali Films, D.D. Production, Sedif, FR3 Films Production, Paravision International
Durée TV : 1 h 54 min
 
Avec Jean-Pierre Marielle (Sainte Colombe), Gérard Depardieu (Marin Marais âgé), Guillaume Depardieu (Marin Marais jeune), Anne Brochet (Madeleine), Caroline Sihol (Mme de Sainte Colombe), Carole Richert (Toinette), Michel Bouquet (Baugin), Yves Gasc (Caignet)
 
 

Le film

Le contexte

Après Nocturne indien (1989), d’après Antonio Tabucchi, où s’exprimait de manière déjà secrète un parti pris pictural et un goût pour la quête initiatique, Alain Corneau se tourne vers la musique française du XVIIe siècle. Il s’adresse au romancier Pascal Quignard pour le scénario et au musicien Jordi Savall pour la musique du film.
Le premier avait déjà écrit en 1987 un petit roman, La Leçon de musique, dont le premier chapitre narrait « un épisode tiré de la vie de Marin Marais ». Il se lance alors dans l’écriture d’un roman plus important, Tous les matins du monde, qui sera le support littéraire du film.
Quant à Jordi Savall, il est le plus fameux violiste en exercice. En collaboration étroite avec Quignard et Corneau, il choisit dans le répertoire baroque les pièces essentielles du film et exhume pour la circonstance les rares pièces écrites par Sainte Colombe, compositeur très peu connu, qu’il adapte de manière à l’opposer esthétiquement et philosophiquement à la musique de Marin Marais.
 

Le résumé

Le célèbre violiste Marin Marais se souvient de son maître, un musicien solitaire, monsieur de Sainte Colombe. Il raconte la vie austère de cet homme, l’éducation sévère qu’il infligea à ses deux filles après la mort de sa femme, ainsi que la recherche d’une perfection absolue dans son art. Il raconte l’initiation qu’il a reçue de lui et surtout l’antagonisme qui opposa le jeune ambitieux désireux d’être reconnu par la Cour au vieux musicien de l’ombre, intransigeant. À la suite d’une querelle avec son maître, Marin Marais poursuivit son apprentissage avec Madeleine, la fille aînée de Sainte Colombe, qui devint aussi sa maîtresse. Elle lui sacrifia tout, mais le jeune musicien s’éloigna pour mener une carrière brillante. La jeune femme se dessécha puis se suicida. Hanté par les secrets du grand maître, Marin Marais épia la cabane dans laquelle Sainte Colombe avait pris l’habitude de jouer pour faire revenir sa femme. Un soir, cependant, le vieil homme surprend son ancien disciple et lui révèle enfin son art.
 

La démarche

Un double récit

Résumez le roman, puis le film, afin de mettre au jour le choix narratif majeur du second. Analysez les conséquences de ce choix narratif sur le plan dramatique et psychologique. Que recherche le spectateur à l’issue de ce prologue ? Sa curiosité est-elle satisfaite ? Comment se résout l’antagonisme entre les deux musiciens ? Quelle défiance du spectateur entraîne le choix d’une focalisation interne ?

Dans le film d’Alain Corneau, c’est le point de vue de Marin Marais qui prend en charge tout le récit. Le roman retrace dans sa chronologie la vie de Sainte Colombe depuis la mort de sa femme, ses relations conflictuelles avec son élève et avec sa fille. Le film rapporte la confession d’un musicien célèbre qui veut révéler son imposture en racontant pendant une leçon de musique tout ce qu’il doit à son maître. Parce qu’il se présente comme un souvenir, le flash-back est teinté d’une nostalgie coupable. Le prologue ainsi ajouté est constitué d’un long plan séquence de six minutes sur le visage de Marin Marais âgé pendant qu’un maître de musique administre une leçon hors scène, suggérant ainsi la vie de la Cour au XVIIIe siècle. L’annonce d’une imposture oriente le spectateur vers un secret à découvrir, ce qui rappelle la rivalité entre Salieri et Mozart dans le film Amadeus. L’antagonisme se résout dans la confrontation finale qui s’avère être une réconciliation. Marin Marais cherchait dans l’intimité jalouse de son maître ce qu’il renfermait en lui. Dans le prologue, Marin Marais occupe différentes situations : au sentiment d’échec répond une reconnaissance. Une fois mort, le maître (l’image de Sainte Colombe revenant dans l’épilogue) peut reconnaître le talent de son disciple qui l’a égalé voire dépassé : « J’éprouve de la fierté à vous avoir instruit », finit par avouer Sainte Colombe. L’enchâssement du récit d’initiation dans une scène de leçon de musique souligne l’importance du thème de la transmission qui s’est réalisée malgré les heurts ; la leçon qu’il a reçue de son maître est celle qu’il va léguer à ses élèves. Enfin, la focalisation interne introduit un doute sur le récit de la vie de Sainte Colombe puisque tout est perçu par un des protagonistes du drame, celui précisément qui est obsédé par le mystère. Cela confère à l’ensemble du film un caractère irréel, proche du conte. Devenu homme de légende aux yeux du disciple, le violiste peut faire apparaître sa femme en jouant seul dans la cabane. Tout peut être le fruit de l’imagination de l’artiste Marin Marais.

Deux conceptions de l’art

Relevez tous les signes d’opposition entre les deux musiciens : dans l’apparence physique, les motivations, l’ambition et la conception de l’art.

Sainte Colombe apparaît vêtu de noir dans un costume démodé, au chevet d’un ami qui vient de mourir. Il est dès la première image associé à une musique funèbre, il reste silencieux, et quand il parle, sa voix n’est qu’éclat comme s’il était incapable de communiquer. Il s’enferme dans une cabane, vit dans l’ombre et joue seul ou avec ses filles dans un cercle intime.
Le jeune musicien, vêtu d’abord d’un pourpoint rouge, s’oppose au maître par la jeunesse et par le mouvement : il est celui qui arrive par les chemins et qui repart, il suit une trajectoire, tandis que son maître semble immobile, tout entier concentré sur une recherche intérieure. La scène de l’audition montre clairement l’opposition entre les deux personnages : le jeune virtuose joue de face en pleine lumière, alors que le violiste solitaire reste sur le côté dans l’ombre. Cette scène révèle également les deux conceptions opposées de l’art de la viole. L’adolescent a perdu sa voix et cherche dans la viole un substitut de la voix humaine, tout comme Sainte Colombe a perdu sa femme et cherche dans son art un moyen de la retrouver. Mais le jeune homme, dépité d’avoir été chassé de la Cour, voit dans cet instrument une forme de revanche ; il cherche à satisfaire une ambition. Son penchant pour les mondanités se confirme par la suite avec le costume blanc de courtisan et le goût pour les rubans. Loin de concevoir une revanche sur l’existence, Sainte Colombe cherche une consolation, l’apaisement d’une blessure qui n’est jamais dite. Sa conception de la musique repose sur des refus intransigeants qui éclatent dans la scène de la requête royale ainsi que dans celle du renvoi de Marin Marais. Non seulement il vit dans la solitude de la cabane endeuillée, mais il veut perfectionner un art à l’ombre du pouvoir officiel. Sa visite à un autre artiste de l’ombre, Lubin Baugin, peintre janséniste, confirme ce choix. Enfin, dans la scène du heurt violent avec son élève, le maître rembourse la viole brisée, mais il ironise sur « le cheval de cirque » que ce jeune gandin pourra acquérir avec cette somme. L’assimilation des musiciens de Versailles aux bateleurs du Pont-Neuf trahit ce même mépris pour l’univers factice de la Cour.
La comparaison entre les deux personnages fait ainsi apparaître toute une série d’écarts : le fossé des générations, un art du XVIIe siècle tourné vers le passé n’admettant pas une musique annonçant le XVIIIe siècle, une pratique proche de l’amateurisme et l’engagement dans une carrière, une création pour soi ou pour un public.

La mort

Recensez les moments où un rapport est établi entre l’art de Sainte Colombe et la mort. Analysez ce thème baroque et identifiez le mythe d’Orphée et Eurydice dans la relation entre le musicien et sa femme.

Marin Marais présente son maître comme un homme familier de la mort : « Il a tout regardé du monde avec la grande flamme qu’on allume au chevet d’un mourant. » Ce thème baroque de la proximité de la vie et de la mort se déploie tout au long du film dans une réflexion sur la création. De fait, Sainte Colombe apparaît à l’écran en train de jouer au chevet d’un de ses amis. L’opposition entre vie et mort apparaît essentiellement dans la dualité entre les deux filles : l’une choisit la vie quand l’autre s’abandonne à la mort. C’est le deuil de l’épouse qui entraîne l’enfermement dans l’art et permet la composition du Tombeau des regrets. De même, la mort de Madeleine est nécessaire pour que Marin Marais puisse donner libre cours à son génie. Les scènes de solitude font alterner des plans sur la mare bleutée, lieu de mort, et des plans sur la cabane, lieu de la libre improvisation. Ainsi, la mort s’avère être aussi source de vie et l’art permet de ressusciter la femme aimée. Marin Marais, devenu un artiste accompli dans l’épilogue, peut enfin honorer la mémoire de Madeleine en interprétant La Rêveuse.
Tel Orphée avec sa lyre, Sainte Colombe fait revenir sa femme du monde des morts grâce à sa viole. Avant de faire apparaître la belle morte, la caméra passe toujours par le regard extatique de Sainte Colombe, ce qui annule tout effet fantastique. Ainsi, il transcende son chagrin par la musique et par le rêve.

Littérature, musique et peinture

Étudiez le rôle de la voix off du film, puis celui de la musique dans quelques scènes. Dans les séquences où les deux artistes rivalisent à la viole, décrivez les jeux et soulignez leurs différences. Relevez les propos de Sainte Colombe sur la musique dans la séquence chez Baugin et essayez de définir, à l’instar de Marin Marais, ce qu’elle est pour le maître. Relevez les plans dans lesquels le rapport à la peinture du Grand Siècle est souligné et observez les procédés cinématographiques mis en œuvre.

La voix off de Gérard Depardieu fait entendre la langue âpre et épurée de Pascal Quignard. Cette voix off rythme les séquences du film et, dans l’évocation de la vie menée par la famille de Sainte Colombe avant l’arrivée du narrateur, la voix précède l’image, qui est en quelque sorte illustrative.
L’autre art qui scande le récit est naturellement la musique. Presque toutes les scènes ont un rapport avec la musique quand elles ne proposent pas une interprétation. Dans la séquence consacrée à la mort de Madeleine, la musique remplace la parole durant l’ultime entretien avec son ancien amant ; dans la scène de la pendaison, la viole courbe et sensuelle est en arrière-plan.
Les jeux des deux musiciens sont différents. Pour Sainte Colombe, un jeu inspiré, passionné et mêlé de larmes. Pour Marin Marais, un jeu plus rapide, une virtuosité légère et un regard quêtant la satisfaction de son auditoire.
Dans la séquence consacrée à la visite chez Lubin Baugin, le propos de Sainte Colombe sur sa musique semble un manifeste : à la manière d’un sage oriental, le maître apprend à son disciple à écouter le sifflement du vent, puis le bruissement du pinceau et le bruit plus trivial de l’urine sur le sol. La musique est ainsi faite de simplicité et d’émotion comme le silence. C’est l’accès à cette dernière vérité pourtant pressentie qui est longtemps refusé au jeune homme.
Le cinéma rend également hommage à la peinture du XVIIe siècle avec le choix du plan fixe inauguré dans le prologue, les portraits de Madeleine, les clairs-obscurs dans les scènes d’intérieur rappelant les toiles de Georges de La Tour. Les couleurs saturées et la profondeur de champ s’inspirent de l’esthétique des vanités. Lorsque est mis en scène le plat de gaufrettes de Lubin Baugin, les différents éléments composant la nature morte trouvent leur place sur la table, ce qui entraîne l’apparition de l’épouse défunte, le tableau de Baugin apparaît ensuite par superposition puis un travelling arrière vient rappeler que cette nature morte est également un tableau cinématographique. Les mêmes objets se déplacent, circulent dans les mains au cours de la scène de confrontation entre les deux musiciens comme s’ils retrouvaient leur réalité. Ainsi, musique, peinture, vie et mort sont étroitement liés.
 

Le document

Dans une gazette de 1732 se trouve une notice consacrée au musicien Marin Marais, rédigée par Évrard Titon du Tillet, notice qui est à l’origine du travail de l’écrivain Pascal Quignard.

MARIN MARAIS
Parisien, né le 31 mai 1656. Ordinaire de la Musique de la Chambre du Roi pour la Viole, mort à Paris, faubourg Saint Marceau, le 15 août 1728, dans sa 73e année, inhumé à Saint Hippolyte, sa paroisse.
On peut dire que Marais a porté la viole à son plus haut degré de perfection, et qu’il est le premier qui en a fait connaître toute l’étendue et toute la beauté par le grand nombre d’excellentes pièces qu’il a composées sur cet instrument, et par la manière admirable dont il les exécutait.
Il est vrai qu’avant Marais Sainte Colombe faisait quelque bruit pour la viole ; il donnait même des concerts chez lui, où deux de ses filles jouaient, l’une du dessus de viole, et l’autre de la basse, et formaient avec leur père un concert à trois violes, qu’on entendait avec plaisir, quoiqu’il ne fût composé que de symphonies ordinaires et d’une harmonie peu fournie d’accords.
Sainte Colombe fut même le maître de Marais ; mais s’étant aperçu au bout de dix mois que son élève pouvait le surpasser, il lui dit qu’il n’avait plus rien à lui montrer. Marais qui aimait passionnément la viole, voulut cependant profiter encore du savoir de son maître pour se perfectionner dans cet instrument ; et comme il avait quelque accès dans sa maison, il prenait le temps en été que Sainte Colombe était dans son jardin enfermé dans un petit cabinet de planches, qu’il avait pratiqué sur les branches d’un mûrier, afin d’y jouer plus tranquillement et plus délicieusement de la viole. Marais se glissait sous ce cabinet ; il y entendait son maître, et profitait de quelques passages et de quelques coups d’archets particuliers que les maîtres de l’art aiment à se conserver ; mais cela ne dura pas longtemps, Sainte Colombe s’en étant aperçu et s’étant mis sur ses gardes pour n’être plus entendu par son élève : cependant il lui rendait toujours justice sur le progrès étonnant qu’il avait fait sur la viole ; et étant un jour dans une compagnie où Marais jouait de la viole, ayant été interrogé par des personnes de distinction sur ce qu’il pensait de sa manière de jouer, il leur répondit qu’il y avait des élèves qui pouvaient surpasser leurs maîtres, mais que le jeune Marais n’en trouverait jamais qui le surpassât.
 

Pour en savoir plus

QUIGNARD Pascal, Tous les matins du monde, Gallimard, coll. « Folio », 1993.
QUIGNARD Pascal, La Leçon de musique, Gallimard, coll. « Folio », 2002.
BEAUSSANT Philippe, Vous avez dit baroque ?, Actes Sud, coll. « Babel », 1994.
MILLOT Sylvette et LA GORCE Jérôme (de), Marin Marais, Fayard, 1991.
MASSOL Jean-François (dir.), Oeuvres intégrales pour les lycées, CRDP de Grenoble-Delagrave, coll. « Collection 36 », 2001.
Notice.

Un site consacré au roman et au film donne des informations sur le
contexte historique et musical de l’œuvre.
http://users.skynet.be/litterature/


Un site personnel consacré au compositeur
Marin Marais, avec des liens vers d’autres sites.
http://membres.lycos.fr/baroque/


Sur le site du musée des Augustins à Toulouse, le dossier consacré à
Lubin Baugin, pour mieux comprendre ce peintre méconnu.
www.augustins.org/

Extraits du film

http://www.youtube.com/watch?v=MoXrMOsnRVo

 

Agnès Lefillastre, professeur de lettres modernes

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