Pièces à machines  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour éblouir les spectateurs avides de merveilleux, ces pièces accordent une place importante aux effets de changements de décor et à la machinerie. On y voit des mers déchaînées, des divinités volant dans les airs, des éclairs et autres prodiges.

Le genre est d'origine italienne : «Nous leur sommes redevables de la belle invention de ces machines et de ces vols hardis qui attirent en foule tout le monde à un spectacle si magnifique» écrit Samuel Chappuzeau (Auteur dramatique et mémorialiste, 1625-1701). 

 

 

 

Le genre se répand en France à partir de 1645 sous l'impulsion de Mazarin et des Jésuites qui montent volontiers des représentations édifiantes dans leurs collèges. Son esthétique propre est sensiblement différente de celle des pièces classiques : elle recherche la diversité plutôt que l'unité, notamment à l'échelle du lieu, elle délaisse le vraisemblable pour le merveilleux, et enfin, le texte y perd un peu de son importance en faveur des effets spectaculaires.

 

 

Extraits de:
Nicola Sabbattini, Pratique pour fabriquer Scènes et Machines de Théâtre, trad. M. et R. Canavaggia (Neuchâtel: Ides et Calendes, 1942, 1994), Livre II

 

Architecte et homme de théâtre, Nicola Sabbattini entra au service du duc Francesco Maria puis du Cardinal Grimaldi. Il modifia à Pesaro, sa ville natale, le Teatro del Sol et l'équipa de machines de scène.. On lui attribue également la construction du théâtre de Modène. L'idée de Sabbattini fut d'imaginer un théâtre en forme de lyre terminée par une scène où tout s'agence pour le triomphe de l'illusion visuelle. Il énumère ici les moyens les plus simples et les plus élaborés pour créer ces phénomènes illusoires nécessaires à l'art dramatique. Chacun de ses projets est développé dans un long commentaire accompagné d'un schéma explicatif gravé sur bois, des figures sur bois représentant les scènes et les décors. En outre l'ouvrage est orné d'une très belle série d'initiales à fond floral. Louis Jouvet écrivit dans la préface de l'édition française publiée en 1942 que grâce à Sabbattini, il a découvert un traité de la machinerie, une psychologie du machiniste (...) un manuel de décorateur et du peintre (...) une stratégie du spectacle (...) un code pratique de l'illusion.

 

Chap. 12 Comment on peut obtenir que toute la scène s'obscurcisse en un instant

Si l'on veut que tout soudain toute la scène s'obscurcisse on pourra procéder comme suit.
   On fera fabriquer autant de cylindres de fer étamé que de lumières à obscurcir. Ces cylindres devront être hauts d'un demi pied au moins, quasi aussi larges, couverts, en la partie du dessus, avec juste un pertuis où laisser passer la fumée, et ouverts en dessous. Ensuite de quoi on ajustera les cylindres susdits chacun sur sa lumière, ouverts et disposés comme on peut voir sur la figure ci-après, de manière que d'un seul mouvement sur le côté de la scène on abaisse au bout des fils les cylindres sur les lumières lesquelles ainsi s'obscurciront; et, les fils remontant en place, la scène s'illuminera derechef, mais il faudra prendre garde de disposer ces lumières de telle sorte qu'aux changements de décors elles ne donnent lieu à aucun embarras, comme il a été dit au chapitre trente-neuf du livre premier.
   Lorsqu'on aura à faire l'obscurité pendant les intermèdes il conviendra de ne disposer que fort peu de lumières hors de la scène et à une certaine distance du devant car, si ces lumières étaient en abondance et voisines de la scène, comme il convient d'ordinaire, l'obscurcissement des autres serait peu sensible et l'opération sus indiquée serait faite en vain. [...]

Chap. 29 Troisième façon de représenter la mer

Cette troisième façon de représenter la mer me semble meilleure que les autres déjà dites. Lorsqu'on voudra, donc, en user, on fera faire des cylindres composés de planches ne dépassant quatre pouces de large, que l'on fera scier en forme de vagues et qui devront être juste de même longueur que devra être la mer, les extrémités des cylindres étant de fort bon bois et d'un pied et demi; puis on ajustera en chacune desdites extrémités de petites manivelles de fer longues d'un pied. Achevé ce qui vient d'être dit, on fera couvrir lesdits cylindres de toile qu'on fera peindre en azur et noir et la cime de chaque planche on fera toucher d'argent. De ces cylindres, on pourra fabriquer autant qu'il sera de besoin, les faisant ajuster sur deux bâtons si longs que devra être large la mer et les accommodant de telle sorte qu'ils puissent aisément tourner, au moyen de leurs manivelles, au-dessus desdits bâtons, les plaçant à un pied au moins de distance les uns des autres; mais lorsque, d'entre eux, devront sortir des hommes faisant semblant de surgir de la mer, il faudra les séparer par plus de distance selon qu'il sera de besoin et prendre garde que l'inclinaison desdits bois sur quoi devront reposer les cylindres soit un peu plus marquée que celle du plancher de la scène. Pour représenter ensuite le mouvement de la mer, on placera des hommes, un pour chaque manivelle, assez en retrait derrière les décors pour n'être point vus des spectateurs. Alors lentement chacun fera tourner son cylindre car de cette manière il semblera vraiment qu'ondoient les flots de la mer. [...]

Chap. 32 Comment faire que des navires, galères ou tous autres bâtiments à voiles ou à rames avancent sur la mer vers les spectateurs et puis virent et s'en retournent en arrière

Lorsqu'on voudra feindre que des navires, ou galères, ou tous autres vaisseaux à voiles ou à rames arrivent du loin, sur la mer, vers les spectateurs et puis virent et s'en reviennent en arrière, on fera de cette manière-ci. On fabriquera des cylindres pour représenter les vagues de la mer, comme dit au chapitre vingt-neuf, mais il les faudra diviser en deux parties, à savoir pratiquer une division en leur milieu, là où devra passer le navire en sorte que, moyennant les manivelles placées aux deux bouts extrêmes desdits cylindres, les parties avoisinant la division se puissent mouvoir avec le plus de facilité possible. Ceci achevé on fera faire un navire, ou galère, ou autre vaisseau, qui soit tout en relief, sans fond, et autour on fera attacher un morceau de toile long de deux pieds au moins; on fera parachever le bâtiment avec des mâts pourvus de voiles et tous autres agrès qu'on jugera nécessaires sur mer à pareils vaisseaux et on colorera la toile et tout le reste en couleurs appropriées. Ceci accompli on fera scier une planche en forme de vague, ou davantage, selon la longueur de l'emplacement où le navire devra cheminer, et on la fera clouer debout sur sa tranche dans la largeur de la mer, à savoir en la division déjà dite des cylindres, de façon toutefois à n'embarrasser leur mouvement. Puis en la proue du navire et en sa poupe on accommodera un petit cylindre, lequel sera long d'un demi-pied, de façon qu'il puisse aisément tourner sur ses pivots. Lorsqu'on voudra ensuite faire cheminer ledit navire on procédera comme suit. Quatre hommes, postés sous le plancher de la scène, juste en dessous, à savoir sous la proue ou sous la poupe, feront avancer ladite machine, avec ses cylindres, sur le profil de la planche qui fut sciée en forme de vague car, de cette manière, le navire viendra à s'élever et abaisser faisant l'effet même qu'ont coutume de faire les vaisseaux en mer. Il faudra prendre garde que sous les cylindres qui serviront à représenter les vagues de la mer le plancher de la scène, en cet endroit, devra être ouvert afin que les hommes qui auront à opérer puissent sans embarras faire tout le nécessaire. Pour feindre ensuite que le bâtiment aille à voiles on fera de cette manière-ci: on prendra de la toile qui soit légère, on en fera des morceaux, on les ajustera à la vergue en leur donnant du gonflement au moyen d'un fil de fer, puis on rattachera la vergue au mât à l'aide d'une cordelette passant sur une poulie, en gardant les voiles abaissées; lorsqu'on voudra que le navire ait l'air de mettre à la voile un ou plusieurs hommes chargés de ce soin tireront les cordelettes et aussitôt on verra les toiles s'élever et, de même, quand on les voudra carguer il ne sera que de laisser aller les cordelettes susdites. Ceci étant tout ce qui se peut faire afin que le navire ait l'air d'aller à voiles. Pour faire semblant qu'il aille à rame, comme les galères, après avoir fait le corps du vaisseau conformément à ce qui fut dit plus haut quant à la construction des navires, on disposera de chaque côté des rames de quantité et de longueur proportionnées au bâtiment; ensuite le haut bout de toutes ces rames, de celles qui sont d'un côté aussi bien que de celles qui sont de l'autre, on fera assembler en dedans du navire et clouer sur un seul morceau de bois, au milieu duquel on en clouera un autre, comme dit au précédent chapitre au sujet de l'autre galère. Pour faire semblant que le navire aille voguant, on le fera avancer, au moyen de ses cylindres, sur le profil de la planche placée en la longueur de la mer, comme dit pour le navire à voiles, et, de temps en temps, l'homme qui en aura le soin élèvera et abaissera le morceau de bois qui fut cloué au milieu pour lever et abaisser les rames car, de cette manière, il semblera que la galère aille voguant. Lorsqu'on les voudra ensuite faire retourner en arrière on fera virer ledit navire ou la galère; on posera les deux cylindres sur le profil de la planche, sur quoi on fera ensuite avancer le vaisseau jusques à ce qu'il ait joint le point du départ, soit aux rames, soit à la voile. [...]

Chap. 43 Comment faire qu'un nuage descende droit du ciel sur la scène, avec des personnes dedans

Quand il faudra faire qu'un nuage descende droit du ciel sur la scène avec des personnes dedans on procédera comme suit.
   On fera faire une glissière composée de deux poutres si longues qu'il y aura d'espace entre le dessus du ciel et le dessous de la scène et qui soient de bonne grosseur à savoir de neuf pouces, au moins de quatre; dedans on fera une rainure à queue d'aronde, laquelle devra être bien lisse et avoir un demi pied de profondeur et autant de largeur. Puis on la placera en lieu convenable, derrière une cloison, assujettie à la muraille par ses tirants et en sorte qu'elle se trouve perpendiculaire à l'horizon. On ajustera ensuite en la glissière une autre pièce de bois de grosseur égale, ou un peu moindre afin qu'elle puisse aisément courir en la glissière, laquelle pièce de bois devra mesurer six ou sept pieds de longueur. Ceci fait, à l'extrémité de ladite pièce de bois on fixera, avec de bonnes chevilles, une autre pièce de bois encore, de même grosseur, qui devra être si longue que l'on voudra que le nuage se trouve venir avant sur la scène; à l'endroit que devra être placé le nuage, à savoir à la distance de deux pieds et demi, on clouera une autre pièce de bois, longue autant qu'il y aura dudit endroit à l'extrémité la plus basse de la pièce de bois mise en la glissière, l'assujettissant bien, là aussi, avec des chevilles; ces pièces de bois formeront un triangle rectangle. Ensuite, à chacune des extrémités du bois placé en la glissière, on mettra un anneau de fer qui soit de bonne grosseur afin de pouvoir soutenir le poids, non seulement du nuage, mais encore des personnes qui se devront tenir dessus tant lors de la descente dudit nuage que durant sa remontée en place; en chacun des anneaux susdits on attachera une corde bien solide; la corde de dessus on la fera passer sur une poulie bien assujettie et placée au-dessus du ciel, perpendiculairement à la glissière. Après quoi la corde descendant vers le bas se viendra enrouler sur une manivelle qui devra être placée sous le plancher de la scène, au bas de la glissière; un bout de la seconde corde sera noué à l'anneau de dessous, son autre bout étant enroulé sur la manivelle à l'inverse du premier afin que, quand l'un s'enroule, l'autre se déroule dans la même proportion. On fera ensuite le nuage, de grandeur convenable, renforcé par des traverses de bois et des cerceaux, de façon que les personnes y puissent tenir à l'aise et en sécurité, le faisant recouvrir de toile et peindre au naturel, le plus qu'il sera possible, et le clouant solidement à l'extrémité de la pièce de bois placée à cet effet.
   Toutes ces choses accomplies, à l'encontre de la glissière susdite il faudra faire, dans le ciel, une entaille où puisse passer commodément la pièce de bois soutenant le nuage, entaille qui se devra poursuivre de haut en bas jusques au plancher de la scène. Pour qu'elle ne soit point vue, on clouera, au pied de la pièce de bois, un morceau de toile qui ait mêmes longueur et largeur qu'elle et soit colorié comme le ciel. On ajustera pareillement un morceau de toile en dessus dont une extrémité sera fixée dans le ciel et l'autre à l'autre extrémité de la pièce de bois susdite. Quand le nuage s'abaissera le morceau de toile les spectateurs ne pouvant comprendre comment elle et son char triomphant y pouvaient demeurer assez long temps suspendus pour réciter les airs mélodieux qu'elle chanta en l'honneur des armes du Roy et de la sage conduite de la Reine: ce qui servit de prologue à cette piéce. […]
   En la troisième Scène, Aristée fils de Bacchus et rival d'Orphée se plaignait des dispositions qu'il voyait au mariage de ce Chantre avec Eurydice. Un Satyre dansant avec ses pieds de bouc tachait à le divertir, et pour le consoler tournait en raillerie les effets de l'amour: mais sa jalousie s'augmentant au lieu de s'apaiser par de si faibles remèdes, lui fit enfin, pour passer sa fantaisie, chanter un air sur les peines que lui donnait le bon heur d'un amant qu'on lui préférait: à quoi ce Satyre répondit par une autre chanson sur le même sujet. Puis, le pauvre Aristée s'abandonnant à la tristesse et aux regrets, appelle Venus à son aide: Ces airs étant si mélodieusement chantez, qu'encor que, comme je vous ay dit au commencement, les beaux vers Italiens, desquels toute la piéce était composée fussent continuellement chantez, la musique en était si fort diversifiée et ravissait tellement les oreilles que sa variété donnait autant de divers transports aux esprits qu'il se trouvait de matières différentes: tant s'en faut que cette conformité de chants qui lasse les esprits se rencontras en aucun des chef-d'œuvres de cet excellent art de musique: Aussi l'artifice en était si admirable et si peu imitable par aucun autre que par celui qui en est l'auteur, que le ton se trouvait toujours accordant avec son sujet, soit qu'il fut plaintif ou joyeux, ou qu'il exprimât quelque autre passion: De sorte que ce n'a pas été la moindre merveille de cette action que tout y étant récité en chantant, qui est le signe ordinaire de l'allégresse, la musique y était si bien appropriée aux choses qu'elle n'exprimait pas moins que les vers toutes les affections de ceux qui les récitaient. […]
le Soleil ainsi descendu des Cieux dans son char flamboyant parcourant les signes du Zodiaque et venant illuminer les agréables parterres et les allées à perte de vue de son spacieux jardin excitait un doux murmure d'acclamations dans tout l'amphithéâtre […]: nul ne pouvant assez admirer à son gré la belle disposition de tant d'or, d'escarboucles et de brillants dont ce char lumineux

 

C’est également lui qui popularisera l’expression OEIL DU PRINCE

 Point virtuel situé coté spectateur à 0,60 mètre au-dessus du plateau (ensemble du plancher de la scène et des coulisses) , dans son axe central et à une distance égale à l'ouverture* du cadre de scène (correspondant à peu prés au septième rang) qui sert à déterminer la perspective d’un décor c’est donc le seul endroit, réservé au roi, d’où l’on possède une bonne vision du décor car c’est le point de départ des fuyantes.

La représentation en perspective, théorisée en peinture dès 1435 (Quattrocentro), en architecture par l’architecte et humaniste Leon Battista Alberti (1404-1472) dans  "De re aedificatoria" publié en 1452 (imprimé en 1485), fut appliquée aux décors du théâtre en 1545 grâce au traité "De architettura" de Sebastiano Serlio (1475-1554).

 *cadrage horizontal de la largeur de la scène limité soit par l’architecture de la salle, soit les draperies verticales de chaque coté

 

VOIR AUSSI:

Farinelli - Ricardo Broschi - Ombra

http://www.theatrealitalienne.org/th_italienn/index.htm