Berlioz écrivain
Gérard Condé
Compositeur et musicographe

 Si le génie musical de Berlioz est universellement connu, on sait moins que le compositeur fut un écrivain fécond et talentueux. 

 

« Fatalité. Je deviens critique. » inscrivit Berlioz en tête du chapitre xxi de ses Mémoires. Et en effet, compte tenu de l’aisance avec laquelle il s’exprimait par écrit, du besoin qu’il éprouvait de communiquer ses impressions – ses enthousiasmes comme ses haines –, et de l’acuité de ses perceptions, il possédait toutes les qualités requises pour occuper une tribune dans un journal. Son mariage, en octobre 1833, transforma en profession ce qui n’avait été, jusque-là, qu’une activité complémentaire. 

Le journalisme : entre activité alimentaire et vocation inavouée 

Étudiant, Berlioz avait cherché à augmenter ses ressources en chantant dans les chœurs d’un petit théâtre et en donnant des leçons de guitare, avant de tenter, sans beaucoup plus de succès, de s’engager dans une carrière de compositeur lyrique, la seule alors qui permettait à un musicien de vivre de sa plume.
Les occasions d’écrire dans les journaux se présentèrent à lui spontanément, d’abord dans des publications plus ou moins éphémères ou confidentielles, comme la Revue et Gazette musicale de Paris, hebdomadaire spécialisé mais ouvert également aux essais et aux nouvelles, voire aux fantaisies littéraires. L’une d’elles, Rubini à Calais, anecdote de pure invention que Berlioz avait écrite pour s’amuser, attira l’attention du directeur du Journal des débats qui la reproduisit. C’est ainsi que commença une collaboration de près de trente années (de 1835 à 1863). Celle-ci devait assurer à Berlioz un revenu régulier, sinon toujours suffisant (la Revue et Gazette musicale ne payait guère et les concerts qu’il donnait pour faire entendre sa musique lui coûtaient presque autant qu’ils lui rapportaient) et, pensait-il, une position armée dans le monde musical parisien.
Mais Berlioz s’aperçut assez vite que le temps passé à écrire, selon son expression, « des riens sur des riens », à ménager les susceptibilités dans ses comptes rendus d’ouvrages nouveaux, à remplir des pages et des pages sur des sujets d’actualité qui ne l’intéressaient que de loin, et même à redire sans cesse son enthousiasme pour Beethoven, Weber et Gluck, empiétait dramatiquement sur celui qu’il aurait voulu consacrer à la composition. En outre, ses contemporains, faute d’apprécier la singularité visionnaire de sa musique, aimaient mieux le considérer comme un feuilletoniste aux idées extravagantes que comme un artiste qui s’exprimait sur son art.

 

Variété des tons, diversité des genres

 

Et pourtant, durant toutes ces années, en dépit d’une lassitude qu’il exprime plus ou moins directement, le style littéraire de Berlioz ne faiblit jamais. Évitant le jargon technique, écrivant à la première personne sans prétendre à l’objectivité, maniant l’ironie et les images pittoresques, il eut toujours le souci de rester accessible au simple mélomane, tout en s’adressant également aux musiciens.
Loin de renier cette activité de feuilletoniste, malgré tout le mal qu’il en a dit, Berlioz a réuni en recueils les articles qui lui semblaient les mieux venus. Ainsi Les Soirées de l’orchestre (1852), dont les nouvelles sont reliées entre elles par un fil narratif à la manière du Décaméron de Boccace, est le fruit d’un véritable travail de mise en forme, voire de réécriture. Les Grotesques de la musique (1859) se présentent comme un florilège de textes plus courts et plus mordants. Dans À travers chants (1862), le ton redevient sérieux car, après le nouvelliste et le critique, c’est ici le musicologue qui prend la parole ou, plus exactement, la reprend, pour redire ce qu’il pense des grands maîtres.
Les Mémoires, dont Berlioz entreprit la rédaction en vue d’une publication uniquement posthume, puisent aussi dans les feuilletons, mais le point de vue est plus personnel. Les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, dont la teneur était connue bien avant leur publication, ont pu lui servir de modèle. Une phrase de Carl Maria von Weber dans son roman La Vie d’un musicien – « L’art procède de la vie comme la vie procède de l’art. » – fait écho à ce que Berlioz confiait à son ami Ferrand en 1833 : « Ma vie est un roman qui m’intéresse beaucoup. » Cette déclaration a souvent été comprise comme l’expression d’un égocentrisme complaisant alors que c’est bien plutôt d’introspection qu’il s’agit.

Une quête permanente d’authenticité

Berlioz n’a jamais voulu être que lui-même, de la façon la plus complète, la plus authentique et, paradoxalement, la plus modeste. Loin de prétendre théoriser dans l’absolu pour tous ses confrères, il écrit dans son Grand Traité d’instrumentation et d’orchestration moderne (1843) : « Ce qui produit un bon effet est bon, et ce qui en produit un mauvais est mauvais », admettant, à son corps défendant il est vrai, la relativité du goût, et ne cherchant d’autre justification à ses convictions esthétiques que l’intensité de ses émotions. Si technique qu’il soit, ce traité reste donc toujours essentiellement personnel, nourri de sa double expérience d’auditeur et de compositeur tout autant que de son imagination poétique.
La publication, tout juste achevée, de la correspondance générale de Berlioz (plus de trois mille lettres), rend justice au grand épistolier qu’il fut aussi car, non content de noircir des rames de papier pour les journaux, il écrivait d’abondance à ses amis et à sa famille. Il les entretient naturellement des faits musicaux dont il est témoin (d’une façon un peu plus libre que dans ses feuilletons), mais aussi de la plupart des sujets d’actualité, démontrant ainsi que rien de ce qui se passait autour de lui ne le laissait indifférent. Si le contenu de ces lettres est plus intime, le style, exempt de négligences comme de formules artificielles, toujours précis et concis, brillant sans clinquant, ne diffère pas essentiellement de celui des articles. En public comme en privé, Berlioz reste fidèle à lui-même. Ce souci d’authenticité, cette quête inlassable du juste et du vrai, qu’il poursuit tant par le langage des mots que par celui des sons, est ce qui nourrit son besoin d’expression.

Berlioz librettiste : une pratique tardive et hésitante

Curieusement, tandis que Wagner, beaucoup moins maître que lui de l’expression littéraire, a écrit les livrets de tous ses opéras, Berlioz a tardé à reconnaître qu’il était plus à même que ses collaborateurs de rédiger les poèmes de ses ouvrages lyriques. Ainsi se contenta-t-il d’abord de combler les lacunes du poème inachevé de la Damnation de Faust qu’il avait emporté avec lui lors de son périple dans les pays germaniques ; il élabora ensuite celui de L’Enfance du Christ pour répondre à ses intentions musicales et puisa à sa guise chez Virgile et Shakespeare quand il écrivit les livrets des Troyens et de Beatrix et Benedict. Mais sa passion pour la musique était trop exclusive pour lui laisser admettre la réalité de ses dons d’écrivain. Berlioz écrivain, certes, et qui a sa place dans l’histoire de la littérature romantique, mais écrivain malgré lui. 

FOCUS 

L’incipit des Mémoires 

Londres, 21 mars 1848  

On a imprimé, et on imprime encore de temps en temps à mon sujet des notices biographiques si pleines d’inexactitudes et d’erreurs, que l’idée m’est enfin venue d’écrire moi-même ce qui, dans ma vie laborieuse et agitée, me paraît susceptible de quelque intérêt pour les amis de l’art. Cette étude rétrospective me fournira en outre l’occasion de donner des notions exactes sur les difficultés que présente, à notre époque, la carrière des compositeurs, et d’offrir à ceux-ci quelques enseignements. [...]
Si j’ai tort de céder aujourd’hui à ce désir amical, ce n’est pas, au moins, que je m’abuse sur l’importance d’un pareil travail. Le public s’inquiète peu, je n’en saurais douter, de ce que je peux avoir fait, senti ou pensé. Mais un petit nombre d’artistes et d’amateurs de musique s’étant montré pourtant curieux de le savoir, encore vaut-il mieux leur dire le vrai que de leur laisser croire le faux.
Hector BERLIOZ, Mémoires, 1870

© SCÉRÉN - CNDP

Voir aussi :
puce

Sardanapale.   Un mythe romantique

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Berlioz.  La musique des passions

 

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