PLUS QU'UN lieu de culte

Selon une parole du Prophète, « la terre entière est une mosquée ».
C’est-à-dire que les prières, excepté celle du vendredi midi, peuvent se faire en tout endroit. Et la mosquée, par voie de conséquence, renferme dans son enceinte divers aspects de la vie, le matériel et le spirituel, le religieux et le temporel.

 

LA MAISON DU PROPHÈTE

La maison du Prophète Muhammad (ou Mahomet) à Médine est traditionnellement considérée comme la première mosquée. Lorsque Muhammad émigra en 622 avec ses compagnons de La Mecque à Yathrib (qui prit par la suite le nom de Médine), il fit construire un ensemble très modeste : un mur de briques cuites au soleil, pourvu de trois entrées, délimitait une cour carrée avec, d’un côté, une salle utilisée pour les réunions et la prière et, de l’autre, les habitations destinées à ses femmes et à lui-même. Ces bâtiments étaient des sortes de cabanes, composées d’un toit d’argile et de feuilles de palmier soutenu par des troncs de palmier. C’est là que Muhammad habitait, traitait les affaires courantes, recevait les envoyés des tribus, entretenait ses compagnons ; c’est là que se réfugiaient les fidèles sans abri ; c’est là aussi que les Médinois se réunissaient pour écouter les exhortations du Prophète et célébrer la prière en commun.

À la fois maison et quartier général du Prophète, centre religieux et politique de la nouvelle communauté, la mosquée de Médine est à l’origine de la mosquée comme centre de rassemblement, de cohésion, d’accomplissement de la umma, c’est-à-dire de la communauté musulmane, dans ses dimensions religieuses et sociales. Son architecture – une vaste cour et sur un côté une salle de prière hypostyle – fut le prototype de toutes les mosquées construites par les conquérants arabes.

 

 

Les cinq piliers de la foi

Cinq obligations principales incombent au croyant musulman. Manifestations d’une juste soumission envers Dieu, elles assurent à l’homme la sérénité ici-bas et, dans l’au-delà, le bonheur du Paradis. Ces cinq obligations, fixées pour l’essentiel par la prédication coranique, ont été ensuite précisées et minutieusement réglées par les juristes de l’époque abbasside. Leur caractère codifié et rituel ne doit pas faire oublier l’importance de l’intention manifestée et ressentie par le croyant qui, seule, donne à un acte religieux sens et valeur.

La première de ces obligations est la profession de foi (en arabe shahada) : « Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu et Muhammad est Son prophète. »  Cette brève formule affirme le strict monothéisme de l’islam et la mission prophétique de Muhammad.

La deuxième est la récitation des cinq prières quotidiennes  (salât) : à l’aube, au milieu du jour, au milieu de l’après-midi, au coucher du soleil, et le soir. Le croyant doit d’abord se purifier de toute souillure par des ablutions rituelles, puis se tourner vers La Mecque. La prière elle-même se compose d’un ensemble de gestes et de paroles exécuté selon un rite fixe. Seule la prière du vendredi midi doit être dite en commun à la mosquée (voir encadré « La prière du vendredi »).

La troisième est le pèlerinage à La Mecque ( hajj) que tout musulman qui en a les moyens doit accomplir une fois dans sa vie.

La quatrième est le jeûne pendant le mois de ramadân ( saoum). Chaque jour, du lever au coucher du soleil, il est interdit d’absorber toute nourriture, toute boisson, de fumer et d’avoir des rapports sexuels. Cette période de privation invite le croyant à se tourner davantage vers Dieu et à exercer la charité.

La cinquième est l’aumône qui, à l’époque califale, fut fixée sous la forme d’un impôt. La nécessité de venir en aide aux plus démunis n’en continue pas moins de s’imposer.

 

DES ÉDIFICES À LA GLOIRE DE L’ISLAM

Dans les pays du Proche-Orient et du Maghreb conquis après la mort de Muhammad, les Arabes ont fondé des villes-camps destinées aux garnisons de soldats ou occupé des villes anciennes. Partout des mosquées ont été élevées pour permettre aux musulmans de célébrer leur culte, mais aussi pour affirmer la suprématie de l’islam*. Dans les villes-camps, par exemple à Kûfa en Irak ou à Fustât en Égypte, ils ont bâti des mosquées sur le modèle de celle de Médine : une vaste cour partiellement couverte à proximité de la demeure du gouverneur.
Dans les villes anciennes, des situations diverses se sont présentées au lendemain de la conquête : partage d’une église entre chrétiens et musulmans comme à Homs, en Syrie, construction d’un nouvel édifice comme à Mossoul, en Irak, ou, plus souvent, confiscation de lieux de culte antérieurs qui furent alors transformés ou totalement reconstruits. C’est ainsi que l’architecture et la décoration de la mosquée reçurent les influences des sanctuaires existants et s’en trouvèrent fortement enrichies.
Le meilleur exemple, car le plus célèbre et le plus somptueux, est celui de la mosquée des Omeyyades* construite à Damas par al-Walid Ier au début du VIIIe siècle. Les califes* omeyyades régnaient alors sur un vaste empire qui s’étendait du Maghreb aux confins de l’Asie centrale et tentaient d’abattre l’Empire byzantin. Pour affirmer cette puissance, il convenait de dresser une mosquée dans la nouvelle capitale califale. L’ancienne basilique Saint-Jean, elle-même édifiée à l’emplacement du temple de Jupiter, fut confisquée aux chrétiens et détruite, mais les matériaux en furent gardés, notamment les colonnes. Des artistes byzantins, ou plutôt syriens formés à la tradition byzantine, furent appelés à travailler sur ce vaste chantier. Le plan et le décor de cette mosquée montrent leur influence, en particulier le plan basilical de la salle de prière et les riches mosaïques ornant la façade et les portiques de la cour. Pour marquer la suprématie de l’islam, religion des conquérants, dans une ville en majorité chrétienne, quatre minarets furent bâtis sur les tours romaines du temenos – l’aire sacrée – du temple.
La mosquée des Omeyyades de Damas a servi de modèle à la plupart des mosquées dites de « plan arabe » construites dans les pays arabo-musulmans aux premiers siècles, telles la mosquée d’Ibn Tûlûn au Caire, la mosquée des Aghlabides* à Kairouan, la mosquée de Cordoue.
L’expansion de l’islam au-delà des pays arabes et l’essor de puissantes dynasties régionales ont entraîné par la suite la construction de mosquées différentes de ce modèle « arabe ». Le plan, les matériaux, le décor se sont modifiés et enrichis au contact des diverses traditions locales.

 

QUAND L’ART REFLÈTE LA SPIRITUALITÉ

Si la mosquée est à l’islam ce que l’église est au catholicisme, le temple au protestantisme et la synagogue au judaïsme, ce n’est pourtant pas à proprement parler un sanctuaire. On n’y trouve aucun objet de culte au caractère sacré, aucun symbole de la présence de Dieu. Et la niche vide du mihrab* exprime bien cette affirmation, fondamentale en islam, de la transcendance divine. Dieu est totalement autre, au-delà du monde visible et terrestre, et ne souffre aucune médiation entre Lui et les hommes.

Néanmoins, la beauté et le calme des mosquées, la force et le recueillement de la prière scandée en commun, rendent sensible cette transcendance divine et font de la mosquée un espace sacré, où seul pénètre le croyant en état de pureté rituelle. On trouve donc dans la cour, ou à l’entrée de la salle de prière, les installations nécessaires aux ablutions*. La coutume d’enlever ses sandales, attestée dès le VIIIe siècle, remonte à une pratique déjà observée dans certains sanctuaires du Proche-Orient préislamique ; elle relève d’un ensemble de règles destinées à sauvegarder la dignité du lieu. Les gestes de la prière, en particulier la prosternation, expliquent qu’il n’y ait dans la mosquée aucun mobilier, mais qu’en revanche le sol soit recouvert de nattes ou de tapis.

 

RICHESSE ET DIVERSITÉ DU DÉCOR

Selon les époques et les aires géographiques, le décor des mosquées épouse le style de celui des édifices civils, à une exception près : l’absence de représentations figuratives. Il obéit à des lois qui, dès le VIIIe siècle, caractérisent l’ornementation islamique : goût du décor tapissant, de la symétrie – souvent plus apparente que réelle –, de la stylisation et de la couleur. Dans une civilisation convaincue du caractère illusoire et éphémère de la vie terrestre, pour laquelle Dieu est la seule réalité éternelle, le décor, propice aux jeux de lumière et aux reflets, donne de l’univers une vision recomposée. Il joue sur la répétition d’un même motif, sur la métamorphose de la calligraphie en végétal, du végétal en figure géométrique, sur des compositions engendrées les unes par les autres dans un mouvement perpétuel, créant ainsi l’illusion de l’infini.
En fonction des traditions locales et des matériaux de construction, les artistes ont eu recours à des techniques décoratives différentes. Sur les monuments en pierre – pays méditerranéens et Inde –, il est souvent sculpté ou en marqueterie de pierres de couleur, et cantonné au portail et au minaret. En revanche, sur les monuments en brique – pays compris entre l’Euphrate et l’Indus –, il couvre très tôt toutes les surfaces, et utilise la brique, le stuc et la céramique. À l’intérieur de l’édifice, les zones particulièrement mises en valeur sont le mihrab et parfois tout le mur-qibla* et la nef centrale y menant.
La richesse décorative des monuments dénote une immense force créatrice, qui puise à des sources multiples. La géométrie, l’un des fleurons de cette civilisation si férue de sciences exactes, tient une place très importante. Le végétal, plus ou moins stylisé ou géométrisé, est partout présent, comme élément principal de la composition ou à l’arrière-plan d’un bandeau épigraphié. L’écriture arabe, qui transcrit visuellement le message coranique en utilisant des graphies aussi nombreuses qu’élégantes, est omniprésente. Dès les tout premiers temps de l’islam, elle ceint le haut des murs et la base des coupoles, encadre le portail et le mihrab, souligne le minaret et les arcs, constant rappel pour le fidèle de la parole divine.
Les matériaux utilisés par les artistes sont d’une très grande variété. Dans les pays soumis autrefois à la domination byzantine, la mosaïque de verre à fond d’or prévaut, comme dans la grande mosquée de Damas et, en écho, dans le mihrab de la grande mosquée de Cordoue. Dans le monde iranien et en Asie Centrale jusqu’au XIIIe siècle environ, prédominent les briques disposées selon des jeux savants évoquant la vannerie et le stuc finement sculpté et souvent peint. Au Proche-Orient arabe et en Anatolie, à partir du XIIe siècle, puis plus tard en Inde, la place d’honneur revient à la pierre, sous forme de vigoureuse sculpture et de marqueterie colorée. Le bois sculpté et peint, la peinture murale sont réservés au décor intérieur. À partir du XIIe siècle, se développe une technique appelée à un grand avenir : la céramique. D’abord sous forme de discrètes incrustations bleu turquoise, elle souligne corniches et minarets. Puis la gamme chromatique s’enrichit, les techniques se compliquent, la brique glacée, la mosaïque, enfin les carreaux envahissent peu à peu toutes les surfaces, comme à la mosquée Royale d’Ispahan.

 

La prière du vendredi

Voici, selon le manuel de fiqh (ou droit musulman) rédigé par al-Nawawî, un juriste shafi’ite (l’une des quatre écoles de droit) du XIIIe siècle, quel est le déroulement de la prière rituelle du vendredi.

Avant de commencer la prière proprement dite, l’'imâm prononce du haut du minbar un sermon comportant : la louange de Dieu, la prière pour le Prophète, une exhortation morale en deux parties séparées par une pause, la récitation d’un passage du Coran, une prière en faveur des fidèles (où est mentionné le nom du souverain).

Puis l’imâm descend du minbar, se place en face du mihrab et commence la prière par une formule introductive (« Dieu est grand »). Il récite alors une prière de deux rak’as.

Une rak’a est une combinaison de gestes et de paroles (toujours prononcées en langue arabe) qui consiste à réciter debout le Coran (la première sourate ou Fâtiha et un autre passage) ; à s’incliner, se redresser pour se prosterner à terre, se relever, assis sur les talons, pour se prosterner une seconde fois, tous ces gestes étant accompagnés de formules de louange ; et enfin à s’asseoir avant de se mettre debout pour la rak’a suivante.

Lors de la prière du vendredi, la première rak’a est accompagnée de la récitation de la sourate 72 du Coran, la seconde de celle de la sourate 73.

Enfin, l’imâm termine la prière par la profession de foi, la prière pour le Prophète, et une invocation finale en faveur des assistants et de tous les musulmans. Cette prière rituelle est avant tout une prière de louange et d’adoration où, par le corps et par la voix, les fidèles témoignent envers Dieu de leur soumission reconnaissante – tel est le sens du mot islam – et éprouvent leur commune appartenance à la umma.

 

AVANT TOUT, LIEU DE PRIÈRE ET DE DÉVOTION

La fonction première de la mosquée est la prière. C’est là que se rassemble la communauté des croyants musulmans pour célébrer la prière du vendredi midi. Parmi les cinq obligations qui incombent au musulman, les prières quotidiennes, au nombre de cinq, peuvent être dites en tout endroit. Seule la prière du vendredi midi doit être faite à la mosquée, et cette obligation incombe à tout musulman mâle, majeur et libre. Les femmes peuvent y participer, mais ce n’est pas un devoir pour elles. Un espace leur est habituellement réservé afin qu’elles ne soient pas une occasion de distraction pendant la prière. La prière du vendredi est, comme celle des autres jours, précédée de l’appel à la prière lancé du haut du minaret par le muezzin qui rappelle ainsi au croyant cette obligation intérieure de quitter ses occupations du moment pour se tourner vers Dieu, créateur et miséricordieux. Cette prière n’est pas différente des autres. Elle est seulement dite par tous les fidèles, rangés en lignes parallèles derrière l’imâm  dont ils suivent les mouvements, et comprend, au début, la khutba, c’est-à-dire le sermon prononcé par l’imâm.

Si la prière du vendredi midi est la seule que les musulmans doivent célébrer à la mosquée, les autres prières y sont aussi régulièrement dites et rassemblent les fidèles disponibles, car la tradition considère que la prière dite à la mosquée a un mérite particulier : elle vaut vingt ou vingt-cinq fois plus que la prière d’un isolé dans sa maison ou dans sa boutique, selon un hadîth. Qu’elle soit individuelle ou collective, la prière se fait toujours dans la direction de La Mecque.

La prière rituelle, et avant tout la prière collective du vendredi, est la principale action religieuse qui se déroule à la mosquée. Mais pas la seule. Dans les très grandes mosquées, des récitateurs assurent la lecture quotidienne du Coran*. Ainsi, exemple pris parmi d’autres, le gouverneur d’Égypte, Ahmad ibn Tûlûn, installa douze hommes dans une chambre près du minaret de la mosquée qu’il avait fondée en 876, à charge pour eux de se relayer pour louer Dieu et réciter le Coran. C’est aussi à la mosquée que les fidèles peuvent entendre les sermons des prédicateurs et des mystiques, que ceux-ci aient été officiellement ou non assignés à cette tâche.

Durant le mois de ramadân, ces manifestations redoublent d’intensité. La nuit, les mosquées sont illuminées ; prières, récitations du Coran, prédications alternent. Nombreux sont les musulmans qui viennent passer à la mosquée les nuits de ce mois béni, ou une partie d’entre elles. Les deux grandes fêtes du calendrier musulman, la Fête de la rupture du jeûne et la Fête du sacrifice, y sont célébrées avec faste et piété. En revanche, les grands moments de la vie, naissance et circoncision, mariage, funérailles, sont célébrés dans les familles et ne donnent pas l’occasion de cérémonies particulières à la mosquée.

Dans les mosquées qui abritent le tombeau d’un prophète ou d’un saint, des formes de piété moins rituelles se développent : hommes et femmes se pressent pour vénérer celui qui y est enterré et ainsi obtenir sa bénédiction et son secours.

 

Mosquées funéraires et mausolées

La tradition islamique la plus ancienne désapprouve le culte rendu aux lieux de sépulture des prophètes et des saints. Ainsi, selon un hadîth consigné au IXe siècle, le Prophète Muhammad aurait dit : « La prière sur les tombeaux est détestable. »

Mais, dès le début du VIIIe siècle, le calife omeyyade al-Walîd Ier fit construire sur la tombe de Muhammad à Médine une mosquée que les musulmans visitaient au retour du pèlerinage à La Mecque. Il en fut de même pour les tombes de ses proches, Abû Bakr, Umar, Aïsha, etc. Les mausolées des membres de la famille de Alî, qui font l’objet d’un véritable culte dans la tradition shi’ite, attirèrent très vite des foules nombreuses. Et les lieux saints où sont enterrés les prophètes bibliques honorés en islam – comme le tombeau d’Abraham à Hébron – virent aussi l’édification de sanctuaires musulmans.
La visite aux mausolées des saints se généralisa au cours des siècles. La piété populaire vint chercher bénédiction et secours auprès des tombeaux de ceux qui s’étaient distingués par leur science, leur piété, leur ascétisme. Par ailleurs, de grands personnages se firent enterrer dans une mosquée qu’ils avaient fait construire dans ce but. Les sultans, dans le monde turc notamment, édifièrent de vastes complexes architecturaux regroupant, à côté de l’emplacement de leur tombeau, une mosquée et une madrasa, parfois aussi un hôpital. C’est ainsi que se développèrent en Islam des monuments commémoratifs, souvent appelés mashhad, édifiés à l’emplacement du tombeau d’un martyr, d’un prophète, d’un saint personnage, etc. Dans certains cas, la tombe devient le centre d’un vaste édifice à coupole.

La vénération des mashhad, surtout développée en milieu shi’ite, se manifeste par des visites pieuses et des pèlerinages.

 

UN RÔLE POLITIQUE ET SOCIAL AFFIRMÉ

Parce que la mosquée est d’abord le lieu où la communauté musulmane se réunit pour la prière collective du vendredi, elle a acquis de larges fonctions politiques, sociales et culturelles qui dépassent le seul rôle religieux.
Dans les premiers temps de l’islam, le calife était solennellement installé sur le minbar, y recevait le serment de fidélité du peuple, dirigeait régulièrement lui-même la prière et prononçait la khutba. À partir de l’époque abbasside, les cérémonies d’intronisation eurent lieu dans le palais, mais la khutba, dans la capitale comme dans les provinces, était prononcée au nom du calife et du gouverneur, ou du prince local sur lesquels la bénédiction de Dieu était appelée. À proximité du mihrab et du minbar, un espace entouré de balustrades, parfois surélevé, la maqsûra, était réservé au souverain et à son entourage, ainsi isolés et protégés de la foule.
Dans l’histoire politique de l’Islam, complexe et souvent tumultueuse, l’invocation prononcée lors de la khutba était très importante car elle marquait l’allégeance de la ville, de son gouverneur et de sa population envers le pouvoir. Par exemple, en 1171, Saladin, devenu maître de l’Égypte par les armes et nommé vizir par le dernier calife fatimide du Caire, exigea que la
khutba fût dite désormais au nom du calife abbasside de Bagdad. C’était là s’affranchir totalement de la tutelle du calife fatimide, d’obédience shi’ite ismaïlienne, et reconnaître la suzeraineté du calife de Bagdad, d’obédience sunnite.

C’est aussi à la mosquée que se réunissaient les habitants d’une ville pour recevoir les communications officielles ou, au contraire, pour manifester leur mécontentement. En 749, les armées révoltées au Khurâsân (province d’Iran oriental) contre le califat omeyyade de Damas se sont déjà rendues maître de l’Iran et entrent à Kûfa, ville du Bas-Irak, pour y faire proclamer comme nouveau calife Abû l-Abbâs al-Saffâh, descendant d’al-Abbâs, un oncle de Muhammad, et fondateur de la future dynastie des califes abbassides. Le peuple, acquis au changement dynastique mais aussi soumis à la pression des armes, fut convoqué dans la grande mosquée de Kûfa pour y acclamer Abû l-Abbâs. Celui-ci monta alors en chaire, prononça un sermon aux accents enflammés et présida à la prière du vendredi. Puis tous les assistants vinrent lui prêter serment, et leur empressement était si grand que – selon le récit d’un chroniqueur – son siège fut brisé.
En 1110, autre exemple de ce rôle social et politique de la mosquée, alors que les croisés ont envahi depuis une dizaine d’années tout le littoral syrien et fondé les États latins, des habitants d’Alep se rendirent en délégation à Bagdad. Ils pénétrèrent lors de la prière du vendredi dans la mosquée du Sultan*, arrêtèrent par leurs cris et leurs larmes la khutba, brisèrent la chaire, empêchèrent les assistants de prier, et les forcèrent à écouter le récit des malheurs que leur pays avait subis. Le vendredi suivant, ils recommencèrent, mais cette fois à la mosquée du Calife. Par ces manifestations publiques, ils en appelaient à la solidarité musulmane contre les croisés et espéraient que le pouvoir de Bagdad prendrait les armes. Pour mettre fin à ces troubles, le calife était partisan de la répression, mais le sultan, plus prudent, les exhorta à mener la guerre contre les Francs, leur promit vaguement son aide, puis les renvoya chez eux.
L’évolution contemporaine des pays musulmans n’a pas ôté tout rôle politique à la mosquée. La khutba peut être l’occasion pour
l’imâm d’exprimer ses positions idéologiques ou politiques, de mobiliser les foules, ou, plus couramment, d’adresser aux fidèles des appels ou des consignes.
La mosquée est aussi lieu de rassemblement et de convivialité : espace de repos et de conversation pour le citadin, espace de rencontre et d’hospitalité pour le voyageur, espace de refuge et de charité pour le pauvre. Tous ceux qui ont voyagé dans les pays d’Islam ont été sensibles au calme, à la fraîcheur, à la beauté de ces mosquées où il fait bon se réfugier loin de l’agitation urbaine. Certains fidèles choisissaient même de séjourner pendant des mois voire des années dans une mosquée pour y effectuer une sorte de retraite pieuse et libre selon une pratique ancienne qui s’est développée au cours des siècles tout en étant, bien évidemment, réservée à une élite dévote et ascétique.
Enfin, c’est souvent à la mosquée que le cadi, le juge chargé de faire appliquer la Loi musulmane, tenait ses séances, encore que les procès puissent avoir également lieu en d’autres endroits de la ville, ou même au domicile du juge.
Ces activités diverses trouvaient le plus souvent place dans les bâtiments annexes, destinés aux desservants de la mosquée (muezzin, imâm, etc.), aux ascètes et aux voyageurs, aux maîtres et aux étudiants.

L’ENSEIGNEMENT AU SEIN DE LA MOSQUÉE

La mosquée a également joué un rôle fondamental à travers les âges comme lieu d’enseignement. Dans les premiers siècles de l’islam, la transmission du savoir était laissée à la libre initiative des lettrés et des savants, sans organisation institutionnelle ni intervention du pouvoir. Les premiers apprentissages, lecture, grammaire, rudiments de calcul, étaient donnés par un instituteur, à son domicile ou dans une école (maktab). Les cours d’un niveau plus avancé étaient dispensés par des savants réunissant autour d’eux leurs disciples, à leur domicile, ou le plus souvent à la mosquée. Le mot arabe pour désigner ces cours, khalqa, qui signifie d’abord cercle, en reflète bien la disposition : un professeur, debout et appuyé contre la colonne de la mosquée, rassemble autour de lui les élèves assis en rond. Les disciplines les plus variées y étaient dispensées : bien sûr la lecture et l’exégèse du Coran, la Tradition, le droit, mais aussi la grammaire, la poésie, et même les sciences proprement dites comme la médecine. Même après la création des madrasas à partir du XIe siècle, qui étaient des collèges destinés principalement à l’enseignement des sciences religieuses, la mosquée est restée un lieu fréquenté par maîtres et élèves.
Depuis le XIXe siècle, du fait de la modernisation de l’enseignement, elle a perdu ce rôle fondamental de transmission des connaissances qu’elle a assuré pendant des siècles, et s’est trouvée reléguée à des tâches d’éducation religieuse élémentaire. Néanmoins, dans certaines mosquées, comme al-Azhar au Caire, la Zitouna à Tunis, la Qarawwine à Fès, les cours qui y étaient donnés étaient si nombreux et si importants, touchant à toutes les disciplines, que ces institutions purent être assimilées à de véritables universités et restent aujourd’hui d’actifs foyers de diffusion de la tradition islamique.

 

PAS DE MOSQUÉE SANS VILLE NI DE VILLE SANS MOSQUÉE

La langue arabe classique distingue deux types de mosquées :

  –  masjid, qui signifie littéralement « le lieu où l’on se prosterne », désigne un bâtiment privé destiné à la prière, au sens d’oratoire ;

  –  jâmi, qui signifie « ce qui rassemble », désigne pour sa part un bâtiment où se rassemble la communauté des croyants musulmans, notamment pour la prière publique du vendredi.

La mosquée est au centre de la ville. Souvent elle se dresse au milieu même des constructions, et le tissu urbain s’organise autour d’elle, mais ce n’est pas toujours le cas. Elle représente symboliquement la communauté des musulmans, au point que, selon les juristes musulmans, c’est la présence d’une grande mosquée (jâmi’) qui définit la ville. En pays d’Islam, on ne peut imaginer une mosquée sans ville, ni une ville sans mosquée. Citons ici un passage tout à fait éclairant du grand géographe Muqaddasî décrivant l’Égypte à la fin du Xe siècle : « Les villes en Égypte ne sont pas nombreuses, car la majorité des habitants de cette région est copte. Et selon les termes de notre description, on ne peut parler de ville que si elle a un minbar [c’est-à-dire une grande mosquée qui comporte un minbar où est prononcée la khutba lors de la prière du vendredi]. » Muqaddasî ne veut pas dire qu’il n’y a pas de ville au sens que nous donnons à ce mot, mais que ces agglomérations, qui sont en majorité habitées par des chrétiens coptes, n’ont pas de mosquée et ne peuvent donc être considérées comme des villes selon la définition qu’en bon musulman il donne à ce mot. L’unité de la communauté musulmane implique qu’elle se rassemble en un lieu unique. Selon les juristes musulmans, il n’y a donc qu’une grande mosquée par ville, nettement distinguée des autres mosquées, d’usage restreint ou privé, que celles-ci fussent des bâtiments d’une certaine importance, de simples salles de prière, ou des oratoires intégrés à d’autres constructions. Néanmoins, la construction d’autres grandes mosquées est apparue nécessaire si la ville atteignait des dimensions importantes.
Le géographe Ibn Shaddâd, décrivant Alep au milieu du XIIIe siècle, mentionne cinq grandes mosquées (qu’il appelle jámi’) : une dans la citadelle réservée au sultan et à sa cour, une dans la ville (la grande mosquée des Omeyyades, encore visible aujourd’hui), et une dans chacun des trois faubourgs récemment construits à l’extérieur des murailles en raison de l’augmentation de la population. Mais il énumère bien d’autres mosquées (qu’il appelle masjid), au nombre de 208 dans la cité intra-muros et de 476 dans la cité extra-muros. Certaines d’entre elles étaient intégrées aux autres grands édifices religieux de la ville, les madrasa, où maîtres et élèves se réunissaient autour de l’enseignement des sciences religieuses, et les couvents, où des hommes se regroupaient pour se livrer aux pratiques d’ascèse et de dévotion fixées par le fondateur d’une confrérie.
À la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne, le nombre de mosquées dites jâmi’, parce que la prière du vendredi y est célébrée, s’est multiplié, si bien que la distinction stricte entre jâmi’ et masjid s’est progressivement estompée et qu’à l’époque moderne le mot jâmi’ s’est généralisé dans le langage courant pour désigner toute mosquée de quelque importance. Dans une étude récente, consacrée à la construction des mosquées à Constantine, un chercheur algérien, Ahmed Rouadjia, a établi qu’il existait, avant l’indépendance, vingt mosquées dans la ville, et que, dans la période allant de 1973 à 1984, 70 lieux de culte nouveaux ont été construits, signe parmi d’autres de la « réislamisation » du pays. Il les appelle toutes « mosquées à minaret » pour signifier que l’appel à la prière y est lancé cinq fois par jour et que les prières rituelles, dont celle du vendredi, y sont régulièrement dites sous la direction d’un imâm.

UNITÉ ET DIVERSITÉ DE L’ISLAM

Ce déplacement – de la grande mosquée unique à la mosquée de quartier comme lieu où les fidèles se réunissent pour la prière du vendredi – est lié à diverses évolutions : accroissement démographique, division de la ville en entités cloisonnées et autonomes, renforcement des solidarités de quartier, emprise croissante des imâms locaux, etc. Mais, la rareté des enquêtes historiques et sociologiques sur les modalités d’observance de la prière communautaire et rituelle, dans les mondes musulmans d’hier et d’aujourd’hui, ne permet pas d’en préciser davantage les modalités.

Dans la splendide mosquée de Kairouan, comme dans la modeste mosquée d’un village africain, les fidèles se rassemblent pour la prière, se placent face au mihrab, prononcent les mêmes formules en arabe. Ils témoignent ainsi de leur soumission reconnaissante à Dieu, ou islam, et de leur appartenance à la communauté des croyants, ou umma. Mais le contraste entre ces deux bâtiments, si éloignés par l’esthétique et la forme, la date et la localisation, invite à parler non de la mosquée, archétype qui relève d’une simplification paresseuse ou d’une idéologie négatrice de toute historicité, mais des mosquées. Car les mosquées de l’islam, dans la multiplicité de leurs architectures et de leurs décors, dans la diversité de leurs histoires et de leurs fonctions, sont, à la fois, l’expression monumentale et le lieu de rassemblement de communautés de musulmans, elles-mêmes multiples et diverses, au-delà de leur commune référence à l’islam.

© SCÉRÉN - CNDP
Créé en janvier 1998  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.

 

 VOIR AUSSI :

Glossaire de l'Islam