Les pirates

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Légende de mer, histoire d’hommes
Gérard A. Jaeger
Docteur ès lettres
 

Personnage légendaire, le pirate porte haut les couleurs de sa corporation : le drapeau noir frappé de la tête de mort ! Mais la vérité historique est plus complexe…


La légende, qui mêle allègrement toutes les acceptions de l’aventurier des Sept Mers en un seul personnage aux multiples facettes, brosse un modèle de synthèse dont les composantes ne renferment qu’une partie des données historiques propres à son héroïsation.
Aujourd’hui, malgré la recrudescence et les dérives de la piraterie moderne, en dépit du dégoût qu’elle engendre désormais dans les sociétés policées, l’image traditionnelle du pirate de l’âge d’or confirme son rôle clé dans la galerie des héros que l’Occident s’est constitués tout au long de son histoire. Parce que, à travers cette image traditionnelle mais dénaturée, le pirate est la représentation d’un fantasme refoulé, d’un rêve limité dans ses actes instinctifs par trois siècles de civilisation et de conformisme.  

Trier le vrai du faux  

Né sous la plume des chroniqueurs à la fin du xviiie siècle, le prédateur de légende a cultivé ses lettres de noblesse auprès des poètes romantiques avant de fixer son image dans le roman, au milieu du siècle suivant. Particulièrement exploité par la littérature de grande diffusion, il y a développé de multiples rôles : typé dans ses actes et ses comportements, il a servi son personnage avec la générosité des héros populaires, dans tous les styles et dans tous les registres. Puis, au début des années 1900, tandis que le cinéma commençait à trouver son public, le pirate perpétuait la tradition de l’aventure vécue par procuration et s’imposait définitivement sur les écrans du monde entier. Son image, bardée d’accessoires de convention, a pris tour à tour les traits d’Errol Flynn ou de Burt Lancaster, d’Orson Welles, de Robert Newton et, tout récemment, de Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes. Quelques-uns de ces portraits convenus sont devenus si célèbres qu’ils en constituent le prototype incontournable depuis près de trois cents ans : ils s’appellent Blackbeard ou Long John Silver et sont coiffés d’un vieux tricorne délavé, ils claudiquent sur une jambe de bois, rédigent des grimoires et confient imprudemment le secret de leur trésor au perroquet trop bavard qu’ils exhibent sur leur épaule...
La légende du pirate s’est développée dans l’ombre de la vérité qui l’a vu naître, alors même que les exactions maritimes dont il se rendait coupable le désignaient à la réprobation de l’opinion. Pour autant, si son image s’est inspirée de la réalité, elle s’en est très vite écartée (voir Décryptage) : pour en trier le bon grain de l’ivraie, on l’a épurée des scories de l’histoire. C’est ainsi que les poètes, les romanciers et les cinéastes, les auteurs enfin de bandes dessinées ont enfermé le pirate dans une représentation définitive répondant aux critères déformants de l’esthétique et de la morale. Figé dans ses nouveaux oripeaux, ce personnage « littéraire » a traversé le temps sans concessions à la vérité historique, envers et contre toutes les modes et tous les courants artistiques.
Cette lecture édulcorée du pirate et de la piraterie, assez éloignée de la vérité, que la littérature et le cinéma ont imposée comme une réalité historique, fait illusion depuis longtemps. Elle aiguise notre curiosité, nous invite à remonter le temps jusqu’aux origines lointaines de ce crime ancestral pour lequel Prosper Mérimée disait éprouver quelque admiration discrète, une excitation dont il avait honte...  

L’honnête métier de prédateur  

Quatre mille ans avant notre ère, traditionnellement exploitée dans tout le bassin méditerranéen, la piraterie était un moyen d’existence reconnu qui participait de l’équilibre économique et social des civilisations primitives. Le brigandage maritime rythmait alors la vie quotidienne des peuples de la mer : la survie et la défense du groupe, ses migrations et ses conquêtes... Jusqu’à ce que la notion de contrôle et de régulation des échanges se substitue à la sauvagerie des déprédations ancestrales et coutumières.
Si Aristote lui-même ne trouva rien de répréhensible dans la façon dont la Grèce avait conduit, jusque-là, ses relations de voisinage, des voix commençaient à s’élever, à l’intérieur de l’Empire, contre le brigandage indûment perpétré par sa flotte commerciale et les actes de violence gratuite que ne justifiaient plus les besoins vitaux de la société. C’est alors que les États riverains de la Méditerranée ont entrepris de purger les voies maritimes de leurs dangereux prédateurs. Deux siècles plus tard, les Romains redéfinissaient à leur tour le brigandage maritime en interdisant son usage à des fins personnelles : à la tradition de l’exaction, ils substituaient une conception juridique de l’illégalité, complètement inconnue jusque-là. À l’époque de Cicéron, les pirates devinrent ainsi « les ennemis déclarés du genre humain ». Plaute et Térence, dont le théâtre est une source précieuse d’informations, démystifiaient de leur côté le comportement sans aveu des héros de l’Odyssée, qu’Homère avait reconnus jadis dans leur droit de pillage et d’exactions.
L’idée manichéenne qui devait présider à la notion du « permis » et de « l’interdit » mettrait toutefois un certain temps avant de s’imposer. Ce sera chose faite lorsque les clercs, aux premiers siècles de notre ère, considéreront que les Vikings et les Sarrasins étaient de la race des Barbares : autrement dit, des pirates surgis du fond des âges pour anéantir la chrétienté ! C’est alors que s’imposa le principe d’illégitimité du brigandage maritime, après qu’on eut admis et reconnu son illégalité. C’est donc vers le xe siècle qu’apparut pour la première fois la notion de « forban », dans la définition qu’on lui reconnaît depuis lors : celle de hors-la-loi.  

La naissance du statut de corsaire  

La France, l’Angleterre et les États de la Hanse s’entendirent pour la première fois en matière d’exactions maritimes à partir du xiiie siècle : ces pays décidaient ainsi de ne plus s’en prendre désormais qu’aux ennemis communs de leurs nations, afin de permettre un meilleur développement de leur commerce et ne plus susciter de coûteuses et inutiles rivalités. L’heure était à la formation d’États fortement constitués, seuls habilités à contrôler l’usage des représailles et l’octroi des « commissions de course » (d’où le mot « corsaire »), bientôt appelées « lettres de marque ». Au Ponant comme dans les mers du Levant, la piraterie prit alors un cours différent : mieux définie, elle devint plus facile à marginaliser, puis à circonscrire. Quelques années avant la conquête du Nouveau Monde, par la volonté reconnue des principales puissances maritimes, on parvint à définir le statut du coureur de mer (pirate ou corsaire) en fonction de ses intentions.  

FOCUS

Pirate de gré ou de force

Les marins – souvent enrôlés de force – très mal payés, très mal nourris, étaient soumis à une discipline féroce. Humiliés, condamnés à des corvées abusives, frappés jusqu’à la mort parfois, il arrivait souvent qu’ils se mutinent ou désertent (certains capitaines les poussaient à la désertion pour éviter ainsi de les payer). Lorsque le bateau était attaqué par des forbans, si certains marins capitulaient vite seulement pour ne pas mourir, beaucoup se portaient volontaires pour épouser la cause des pirates, séduits par la liberté de leur vie. Même quelques capitaines ont rejoint la piraterie pour s’enrichir, ou plus rarement, par idéalisme. Connaissant la navigation, toutes ces recrues étaient les bienvenues. D’autres volontaires venaient grossir les rangs des pirates parmi ceux qui s’étaient mis hors la loi – voleurs, bandits, meurtriers, esclaves marrons, échappés des bagnes. Mais tous ne venaient pas de leur plein gré, enlevés ou abusivement trompés par des promesses fallacieuses.
M.D.

 

Les corsaires, dont le rôle était donc de s’attaquer en période de conflit aux navires de commerce d’un État belligérant, participeront d’une idée politique de l’exaction maritime et pallieront bientôt les déficits de la marine de guerre, en hommes et en matériel. En ce qui concerne la France, les premières ordonnances royales en la matière remontent au milieu du xvie siècle ; mais ce nouveau droit, commun au monde civilisé, n’entrera définitivement en vigueur qu’au xviie siècle. Issus de l’excroissance d’un brigandage désormais contrôlé par l’autorité, les corsaires prirent très vite leurs distances avec la notion de criminalité sauvage dans laquelle on avait enfermé les pirates. Quand on évoque l’âge d’or des corsaires, les noms de Jean Bart et de Claude de Forbin viennent immédiatement à l’esprit ; avec René Duguay-Trouin notamment, et plus tard les frères Surcouf, ils forment le carré d’as officialisé par Colbert en 1681. Les corsaires français ont essaimé sur toutes les routes maritimes à la recherche de leurs proies. Munis de commission de course en bonne et due forme, lancés en meutes ou naviguant en loups solitaires, ils ont traversé l’histoire comme ils avaient sillonné les océans : pour la plus grande gloire du royaume et de l’Empire. Toutefois, si leurs noms évoquent la victoire, le panache et la grandeur de la France, leurs exploits ont d’abord nourri la propagande et la littérature officielle faites de panégyriques, de témoignages consensuels et de mémoires expurgés de tout ce qui aurait pu dénaturer l’image dont le pays avait grand besoin pour le recrutement de ses marins.
Au xviiie siècle, si les notions de « corsaire » et de « pirate » avaient perdu toute ambiguïté juridique, si le crime illégal de piraterie était punissable de mort à l’inverse de l’action de course des corsaires, l’opinion publique continuait allègrement de les confondre ; non sans raison d’ailleurs, si l’on en croit l’amiral Jurien de La Gravière, qui écrivait au début des années 1800 : « les habitudes de pillage que les matelots contractaient au métier de corsaire, le butin qu’ils s’occupaient d’amasser, le soin d’éviter la rencontre des bâtiments de guerre et de ne rechercher que celle des bâtiments de commerce, les disposaient mal à des luttes honorables. » Quelles que fussent leurs origines, corsaires ou pirates, ils pratiquaient leurs exactions avec la même violence et selon des méthodes identiques d’abordage, avec les mêmes armes et le même esprit de rapine ; car, à la mer comme au combat, c’était en fin de compte la même race d’hommes qui se battaient : celle que les anciens Grecs distinguaient des vivants et des morts.  

FOCUS

Le grand coureur (chant corsaire)
Le corsaire le grand coureur
Est un navire de malheur,
Quand il se met en croisière
Pour aller battre l’Anglais,
Le vent, la mer et la guerre
Tournent contre le Français.

Il est parti de Lorient
Avec belle mer et bon vent,
Il cinglait bâbord amure
Naviguant comme un poisson ;
Un grain tombe sur la mâture
Voilà le corsaire au ponton.

Il nous fallut remâter
Et diablement bourlinguer.
Tandis que l’ouvrage avance,
On aperçut par tribord
Un navire d’apparence
À mantelets de sabord;

C’était un Anglais vraiment
A double rangée de dents,
Un marchand de mort, subite .
Mais le Français n’a pas peur .
Au lieu de prendre la fuite
Nous le rangeons à l’honneur.

Ses boulets sifflent sur nous .
Nous lui rendons coup pour coup?
Tandis que la barbe en fume
À nos braves matelots?
Nous voilà pris dans la brume,
Nous échappons aussitôt.

Pour nous refaire des combats?
Nous avions à nos repas
Des gourganes et du lard rance?
Du vinaigre au lieu de vin,
Le biscuit pourri d’avance
Et du camphre le matin. [...]

Pour finir ce triste sort,
Nous venons périr au port,
Dans cette affreuse misère,
Quand chacun s’est cru perdu,
Chacun, selon sa manière,
S’est sauvé comme il a pu. [...]

Si l’histoire du grand coureur
A pu vous toucher le cœur,
Ayez donc belles manières
Et payez-nous largement,
Du vin, du rack, de la bière
Et nous serons tous contents.
 

 

 
La seule différence – mais elle était de taille – résidait dans le fait que les corsaires, une fois défaits par l’ennemi, devenaient prisonniers de guerre, tandis que les pirates étaient pendus haut et court sans jugement, sur les lieux mêmes de la bataille ! C’est ce qui conduisait peut-être les forbans à combattre, devant l’adversaire, avec la dernière énergie... fût-ce pour mourir au combat plutôt qu’au bout d’une corde. En cas de victoire, les uns et les autres touchaient leur part de prise et les indemnités qui étaient prévues par la charte-partie (code des pirates) en cas de blessure et d’invalidité.

Les libres butineurs de la flibuste

En 1620, tandis que l’Espagne et le Portugal exploitaient les richesses du Nouveau Monde, un aventurier normand suggéra la création d’une compagnie de commerce dont le port d’attache se situerait sur la route des galions, dont les richesses étaient convoitées par toutes les couronnes du Ponant : cet homme s’appelait Belain d’Esnambuc et son nom restera lié pour toujours à celui des premiers flibustiers d’Amérique. Dans l’esprit du cardinal de Richelieu, à qui l’aventurier s’était confié, l’installation d’une colonie française au cœur même du trafic avec le Nouveau Monde résonnait comme une victoire sur l’inégalité du partage du monde !
Très vite, attirés par l’Eldorado et venus de toute l’Europe, des dizaines de milliers de colons improvisés déferleront dans la Caraïbe et formeront, pour quelques décennies, une société bruyante et bigarrée prête à s’enrichir à n’importe quel prix ! Propice à tous les débordements, plus que tout autre elle inspirera la légende et lui servira de décor.
À mi-chemin entre le pirate hors la loi et le corsaire patenté, ces chevaliers d’industrie que les Hollandais appelaient « libres butineurs » donneront naissance à la grande société de la flibuste. Un siècle plus tard, le père Charlevoix dira d’elle qu’elle aurait pu conquérir l’une et l’autre Amériques si d’aventure elle avait trouvé l’idée séduisante... Après s’être installés sur l’île de la Tortue, haut lieu stratégique sur la route des galions espagnols, les premiers « frères de la côte » se sont organisés en communautés. Si les corsaires étaient des marins très officiellement reconnus, vivant au grand jour, notamment dans les grandes villes portuaires des États du Ponant, les pirates, qui n’avaient plus de patrie et qui étaient sans cesse pourchassés, ne pouvaient pas y prétendre : ils erraient ainsi, d’une île à l’autre au gré des embarquements de fortune sans jamais se poser, toujours à l’affût d’une dénonciation et d’une exécution sommaire.
Quant aux flibustiers, exilés dans les colonies d’Amérique, ils avaient reconstitué, selon des règles propres, une société hybride qui répondait à leurs fonctions dans l’Histoire. L’île de la Tortue, française depuis 1641, était administrée par un « gouverneur des flibustiers », qui en référait au roi tout en jouissant des libertés qu’on lui accordait « par droit de conquête ». On a dit par la suite qu’ils avaient jeté sans le savoir les bases du socialisme, par le fait qu’ils formaient une société fraternelle idéale... Mais cette récupération est essentiellement romanesque et n’a pas de fondement historique.
Entre 1664 et 1676, parmi « les chaînes venues de France » qui devaient assagir les flibustiers de la Tortue, certaines femmes se sont révélées des épouses modèles, retenant leur mari à la maison en leur inculquant, selon le vœu du gouverneur Bertrand d’Ogeron, le goût de l’agriculture et de l’élevage. Mais on vit aussi des femmes prendre l’habit de matelot et monter à bord des navires de pillage avec d’évidentes intentions de rapine, au grand étonnement des équipages et des autorités, dont les plans avaient été déjoués par la hardiesse de leurs comportements. Vite aguerries, ces amazones ont partagé les aventures de leurs compagnons de fortune accoutumés à vivre au jour le jour.
Enrôlés dans la marine de guerre en cas de conflit par les États du Ponant, les flibustiers étaient rendus à la vie civile aussitôt la paix revenue... et l’on fermait les yeux sur leurs brigandages dès lors qu’on n’avait plus besoin d’eux. Forts de leurs habitudes belliqueuses et des libertés qu’ils s’octroyaient, peu soucieux des lois et des réglementations maritimes, ils prenaient alors la mer sans se soucier de la nationalité des cargaisons qu’ils s’appropriaient pour leur propre compte ! Pour les colons espagnols, toutefois, ils n’étaient que des pirates éhontés, une société de sac et de corde, une engeance de brigands qu’il fallait combattre sans distinction de nationalité. De fait, l’ambiguïté de leur statut faisait de leur légitimité une question de point de vue, embarrassante juridiquement, mais forte – déjà – d’une image de légende qui hiérarchisait leurs actions en fonction des circonstances.  

Déclin ou reconversion ?  

Après la paix de Riswick proclamée en 1697, les flibustiers disparurent sans opposer beaucoup de résistance aux gouvernements européens, solidaires une fois encore dans leur volonté de rendre plus sûrs leurs échanges maritimes et d’améliorer, par voie de conséquence, leurs relations politiques. Beaucoup de flibustiers rendirent les armes et se sédentarisèrent, tandis qu’une minorité d’entre eux mettaient à la voile à destination des mers lointaines en refusant tout compromis. Dans le premier quart du xviiie siècle, ils avaient définitivement quitté les Antilles. La Nouvelle-Providence, aux Bahamas, puis les îles de l’océan Indien leur tinrent lieu de nouveaux repaires, et c’est à l’époque de leur installation à Madagascar, vers 1730, que l’on se mit à craindre à nouveau pour la sécurité des routes maritimes. Car ils étaient venus grossir les rangs de la piraterie que l’on croyait éradiquée.
Si le pavillon des pirates était rouge à l’origine (son nom anglais Jolly Roger dériverait d’un glissement phonétique : « Joli Rouge » devenant « Jolly Roger », sans aucune attestation historique), à partir de la seconde moitié du siècle, le pavillon noir des vaisseaux pirates, orné d’une tête de mort signifiant qu’il n’y aurait pas de quartier, se mit à flotter sur tous les navires en rupture de ban. Le renforcement de la législation n’y fera rien : seule une autorité de répression commune à tous les États concernés permettra, au siècle suivant, de réduire la portée de cette criminalité.
Jusqu’à la fin du xixe siècle, la grande piraterie océane était un mal universel. Endémique dans certaines régions du Pacifique et dans les mers de Chine, elle fut alimentée par tous les forbans occidentaux venus chercher fortune à l’autre bout du monde, et, dans les pays qui en faisaient « profession », l’ultime refuge qu’ils ne trouvaient plus ailleurs.

 

L’authenticité du pirate revisitée par l’actualité  

De tous les personnages qui hantent nos rêves improbables d’aventures, ce sont bien les descendants des derniers flibustiers d’Amérique, exclus des civilisations policées et pourchassés jusqu’aux confins des océans, qui ont définitivement ancré l’image du pirate sans foi ni loi dans notre mémoire collective : car mieux que le corsaire, officiel et sans surprise, il représente à nos yeux la philosophie précaire de la violence et du profit. L’attirance et la répulsion du crime... fût-il comptable de la potence devant la société. Nécessairement secret dans l’accomplissement de ses actions, mystérieux dans ses comportements, le pirate conforte l’imagerie d’Épinal que la légende réserve au vagabond des mers, libre, insaisissable et rebelle à l’ordre établi.
Rattrapée par l’Histoire, l’image du pirate d’antan, codifiée par la littérature et le cinéma, est aujourd’hui remise en question par la résurgence moderne du brigandage maritime : cruel et violent, souvent gratuit, il actualise une page d’histoire que nous avions délibérément retirée de notre mémoire.
Dès le milieu des années 1970, en effet, le crime de piraterie a pris un tour auquel peu de spécialistes s’étaient attendus. « On croyait révolue l’image des brigands des mers qui, bandeau sur l’œil et sabre entre les dents, sabordaient un galion bourré d’or. Et pourtant ! s’exclamait en 1986 le correspondant d’un grand quotidien suisse de langue française, la stratégie des pirates n’a pas vraiment évolué depuis le temps où le Capitaine Crochet terrorisait les mers chaudes. Comme par le passé, avec toute la violence qui les distingue des héros de roman, les forbans modernes défrayent régulièrement l’actualité par le nombre et la variété de leurs forfaits. »
Depuis lors, malgré toutes les tentatives d’éradication, la piraterie progresse partout, les agressions se radicalisent, et personne aujourd’hui n’est plus à l’abri d’une exaction : que ce soit dans les eaux bleues des Bermudes ou sur la côte occidentale de l’Afrique, dans les mers de Chine ou plus récemment à l’embouchure de la mer Rouge. Ce droit de « péage », réclamé par des communautés de forbans de plus en plus aguerries et sans scrupules, inquiète notamment les milieux économiques et les compagnies de navigation ; pour autant, aucun remède efficient ne semble pouvoir endiguer le mal, ni le pouvoir politique, ni l’autorité judiciaire.
Par définition, la piraterie n’aura jamais de fin. C’est pourquoi, toute « admiration » mesurée pour les héros de la marine en bois, ce fléau de toute éternité est aujourd’hui conforme à l’idée du crime qu’elle commet envers la société, qu’il soit d’inspiration crapuleuse ou politique. L’envers, en quelque sorte, du miroir déformant de sa légende et de ses accessoires de théâtre. En d’autres termes, qu’ils revendiquent un brigandage économique ou qu’ils épousent la cause de factions terroristes, délinquants contraints à la rapine ou pêcheurs égarés par la misère, les prédateurs du xxie siècle, dans l’exercice de leurs exactions, ne sont pas tellement différents de leurs prédécesseurs, fors les clichés que le public a volontairement développés sur leur compte.
« Ce qui remontera toujours à fleur de peau, selon un journaliste en reportage dans les mers de Chine il y a peu, c’est tout un univers enfoui que je portais en moi depuis longtemps. Et tout ce que j’écrirai maintenant était en moi depuis toujours. »  

 

CHRONOLOGIE

- 4000 La piraterie apparaît en Égypte en même temps que la navigation commerciale.

- 800 Composition des poèmes homériques et première apparition du pirate dans un texte littéraire. -

- 350 Maîtrise politique de la piraterie qu’Alexandre le Grand et Philippe de Macédoine utilisent à leur avantage contre leurs ennemis.

Début du Ve siècle Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, s’en prend à la piraterie des premiers siècles de l’ère chrétienne.

839 Après de nombreuses incursions maritimes, les Vikings lancent leur première grande expédition vers le sud de l’Europe.

1035 Association des Normands aux expéditions arabes contre la Sicile.

Fin du XIIIe siècle Création à Gênes de l’Office de la piraterie : ce bureau de « centralisation des plaintes » permet aux marchands lésés par un acte de piraterie d’obtenir un droit de représailles aux dépens de leurs agresseurs, ou de toute proie qui se présentera. Cette coutume représente une phase intermédiaire entre la piraterie sauvage et les premières réglementations de la course officielle.

1443 Nouvelle réglementation concernant les mœurs maritimes et premières distinctions officielles entre la piraterie et la course.

1517 Première ordonnance de François 1er concernant les activités de course, dites « lettres de représailles ».

1572 L’isthme de Panama est le théâtre d’une attaque terrestre du corsaire anglais Francis Drake. Ce raid marque le début de la grande course contre les « flottes de l’or » espagnoles.

1630 Début des activités de la flibuste aux Antilles.

1650-1750 Jean Bart, Claude de Forbin, René Duguay-Trouin sont les ambassadeurs de la grande course océane française.

1681 Publication par Louis XIV de l’Ordonnance de Colbert sur la Marine ; ce document constitue la première législation moderne sur la piraterie, la course et la juridiction des prises.

1684 Première édition française d’Histoire des aventuriers, flibustiers et boucaniers qui se sont signalés dans les Indes occidentales, par le chirurgien de Honfleur, Alexandre Olivier Oexmelin. Cet ouvrage est à la source des grands textes de la littérature flibustière.

1697 Paix de Riswick.

1707-1711 Choiseul-Beaupré est le dernier gouverneur des flibustiers sur l’île de la Tortue.

1713 La paix d’Utrecht met définitivement fin aux activités de la flibuste.

1724 Première édition anglaise de l’Histoire des pirates anglais de Daniel Defoe, sous le pseudonyme de Charles Johnson. Cet ouvrage est à la base de notre connaissance de la piraterie classique.

1732 Le personnage du flibustier fait son apparition dans le corpus imaginaire des lettres françaises avec le prototype du capitaine Robert Chevalier, d’Alain-René Lesage.

1825 La législation française entérine la peine de mort pour les pirates. Elle sera abrogée en 1981.
Premier tiers du xixe siècle Les auteurs anglo-américains donnent à l’aventurier de la mer un statut littéraire que les romantiques confirmeront jusque vers 1850 : Honoré de Balzac, Eugène Sue, Édouard Corbière, George Sand deviennent ainsi les émules de Lord Byron, Walter Scott et Fenimore Cooper.

1845 Début de l’imagerie populaire de l’aventurier de la mer.

1856 Déclaration de Paris sur l’abolition de la course. La France en est la principale instigatrice, tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne refusent de la signer.

1930-1950 Après les premières scènes de piraterie portées à l’écran aux alentours de 1900, la production cinématographique hollywoodienne produit quelques-uns des meilleurs films de pirates jamais réalisés ; les aventuriers de la mer, dont les actions ont été édulcorées par les scénaristes, vivent néanmoins leur âge d’or : le haut de l’affiche est tenu par Frank Borzage, Vincente Minnelli, Jacques Tourneur, Raoul Walsh et Sydney Salkow.

1958 La convention de Genève sur la piraterie règle tous les cas de brigandage maritime portés devant les tribunaux. Cette loi, révisée en 1971 et 1980, définit la piraterie comme « un acte de violence commis par l’équipage ou les passagers d’un navire agissant à des fins privées, et dirigé en haute mer contre un autre navire ou des personnes à son bord, un navire, des personnes ou des biens dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun État. »

1980-2003 Recrudescence mondiale d’actes de piraterie maritime, surtout en mer de Chine. Armés de fusils d’assaut, cagoulés, ce sont de véritables commandos lancés dans la petite délinquance maritime ou au service d’organisations criminelles.  

Rien qu’en 2005, 205 actes de piraterie et de brigandage (contre moins de 90 en 1994) ont été officiellement recensées sur tous les océans. Un chiffre bien en dessous de la réalité. On estime que plus de 30% des attaques ne sont jamais déclarées. Les petits pêcheurs ne savent vers qui se tourner. Quant aux gros armateurs, ils préfèrent rester discrets pour ne par voir leurs primes d’assurances augmenter et pour ne pas effrayer leurs actionnaires. Les eaux somaliennes sont devenues, en quelques années, très inamicales pour les navires du monde entier. Les pirates profitant du vide qui règne à la tête de l’Etat depuis 1991.

  

Savoir +

DEFOE  Daniel 

Histoire générale des plus fameux pirates

Paris : Phébus, 1990. (Collection (Coll. D'ailleurs).

JACQUIN  Philippe 

Sous le pavillon noir : pirates et flibustiers

Paris : Découvertes Gallimard, 2001.

JAEGER  Gérard A. 

Les Aventuriers de la mer : bibliographie thématique (XVIe-XXe siècles)

Lausanne : LFL, 1983.

JAEGER  Gérard A. 

Pirates, flibustiers et corsaires : histoire et légendes d’une société d’exception

Avignon : Aubanel, 1987.

JAEGER  Gérard A. 

Vues sur la piraterie

Paris : Tallandier, 1992.

OEXMELIN  Alexandre Olivier 

Les Flibustiers du Nouveau Monde

Paris : Phébus, 1996. (Collection (Coll. D'ailleurs).

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