Dessine-moi un bison!

 

Jean Clottes

 

Les mystérieuses œuvres pariétales de Niaux (Ariège) ouvrent des aperçus sur la vie et les croyances des peuples des temps glaciaires.    


En décembre 1970, des spéléologues - plongeurs franchirent un siphon qui marquait la fin d’une galerie, à 1 kilomètre de l’entrée, dans la vaste caverne de Niaux (Ariège). À leur grande joie, la galerie se poursuivait sur 1 800 mètres. Au milieu de ce nouvel ensemble, baptisé le réseau Clastres, ils découvrirent une grande salle où trois bisons dessinés en noir, l’un complet, les deux autres schématiques, faisaient face à un cheval et à une belette sur la paroi opposée. Au pied du panneau des bisons, un épais dépôt de sable glaciaire, long d’une vingtaine de mètres et large de quelques mètres, avait été parcouru par trois enfants aux pieds nus, dont les empreintes s’étaient conservées.  

 

Grotte de Niaux (Ariège) Réseau Clastres 13 000 ans
Ce mustélidé, vraisemblablement une belette, est l'unique représentation dans tout l'art paléolithique.
Fait très rare à l'époque magdalénienne, elle est représentée grandeur nature. Réalisée en neuf coups de pinceau précis, elle suggère le mouvement alors que les représentations environnantes expriment une certaine rigidité

 

 

 

Questions autour d’une découverte

   

À chaque découverte de grotte ornée, certaines questions reviennent. En premier lieu, les œuvres sont-elles authentiques ? Ainsi, en 1991 et 1992, une polémique fit rage au sujet des peintures et gravures de la grotte Cosquer, à Marseille, avant que l’on ne prouve de manière irréfutable leur authenticité. Autres questions : de quand les œuvres datent-elles ? Que dire sur les sujets représentés et les techniques utilisées ? Comment s’insèrent-elles dans le contexte archéologique régional ? Quelle peut être leur signification ?
Pour une fois, au moment de la découverte du réseau Clastres, le problème de l’authenticité ne s’est pas posé. L’inaccessibilité de cette galerie très profonde rendait l’hypothèse d’un canular peu crédible. Surtout, certaines des œuvres, tel le grand bison de la salle des Peintures, étaient couvertes d’épaisses coulées de calcite. Ces dépôts de carbonate de calcium charrié par l’eau qui, après avoir traversé le massif calcaire, est venue suinter sur la paroi, ne peuvent se constituer qu’au fil du temps. Ils scellent le dessin et garantissent son ancienneté.
La question de la datation, en revanche, était inéluctable. Dans l’idéal, de nos jours, on procède à un minuscule échantillonnage de matière que l’on fait dater par la méthode du radiocarbone avec accélérateur. Cela implique certaines conditions : tout d’abord, que le pigment utilisé soit organique (charbon), puisque cette méthode de datage évalue la radioactivité résiduelle d’un corps, à l’origine vivant, qui, à partir de sa mort, perd la moitié de sa masse atomique en un temps donné. Elle ne peut pas fonctionner lorsque le pigment est minéral (hématite pour les peintures rouges, par exemple) ; il faut aussi que le prélèvement n’affecte en rien l’aspect visuel de l’œuvre. Dans le cas présent, bien que le dessin ait été effectivement réalisé avec du charbon, le pigment était inaccessible sous la calcite, ou trop superficiel pour que l’on puisse en obtenir une quantité suffisante pour l’analyse (0,5 milligramme de carbone pur).
Dans l’impossibilité d’obtenir une datation directe, restait l’évaluation stylistique, c’est-à-dire la comparaison avec des œuvres datées par ailleurs. Une telle méthode ne va pas de soi lorsque l’on a affaire à un art original, donc difficile à rapprocher d’autres peintures ou gravures pariétales. Ce fut le cas pour celui de la grotte Chauvet (Ardèche), initialement évalué à une vingtaine de milliers d’années, avant que toute une série de dates radiocarbone ne prouve qu’il était beaucoup plus ancien (entre 30 et 32 000 ans). La belette du réseau Clastres, trop originale, ne pouvait être utile. En revanche, le cheval et les bisons rappelaient beaucoup, tant par les thèmes retenus et leur association que par la technique utilisée, les œuvres du Salon noir de Niaux, pour lesquelles des datations radiocarbone furent par la suite obtenues. Le réseau Clastres avait anciennement une entrée différente de celle de Niaux, et le passage emprunté en 1970 par les spéléologues resta inconnu des hommes préhistoriques, comme le montra l’enquête qui suivit la découverte. Ces deux grottes distinctes étaient voisines, dans le même massif montagneux de la vallée du Vicdessos. Elles furent fréquentées par les mêmes personnes, à la fin du Magdalénien, il y a 13 000 à 14 000 ans.

 

Un ensemble magdalénien exceptionnel

 

La caverne de Niaux est immense. Elle mesure plus d’un kilomètre et demi de long. Les Magdaléniens sont allés partout, jusqu’à son extrémité, gravissant d’énormes éboulis de blocs dans des salles gigantesques, franchissant des passages surbaissés, boueux, et même une poche d’eau qui ferme occasionnellement la galerie. Leurs incursions dans ces profondeurs furent brèves et peu fréquentes, ainsi qu’en témoignent la rareté des traces et le caractère schématique des représentations, esquissées en quelques traits, comme d’ailleurs les bisons, le cheval et la belette du réseau Clastres : ils ne se sont pas attardés à détailler les animaux. En revanche, dans une salle au bout d’une grande galerie latérale, appelée le Salon noir, ils ont accumulé les images : bisons surtout, mais aussi chevaux, bouquetins, cerfs. Là, ils sont revenus à diverses reprises, pour constituer l’ensemble étonnant d’un bestiaire au trait noir, où le pelage des chevaux et les sabots des bisons sont figurés avec précision. Chaque animal a une expression particulière. C’est le sommet du dessin au trait.
Des analyses de pigment, dues au Laboratoire de recherche des musées de France (Louvre), ont révélé qu’il s’agissait de véritables peintures, avec des recettes élaborées. Au pigment (charbon ou bioxyde de manganèse) était ajouté un liant (parfois constitué de graisse animale ou végétale) et une charge. Cette poudre minérale avait pour but de faciliter la fixation du pigment sur la paroi et d’éviter qu’il ne s’en détache par dessiccation. Elle fut d’abord à base de feldspath potassique, puis faite avec un excès de biotite : les recettes changèrent avec le temps. À l’occasion, des morceaux de talc, trouvés dans les alluvions de l’Ariège, furent également broyés et utilisés comme charge.
De l’autre côté de la vallée, beaucoup plus près de la rivière, la grotte de la Vache a servi d’habitat à ces mêmes Magdaléniens. Ils ne demeuraient pas à Niaux, s’y rendant seulement pour leurs cérémonies. La Vache n’a pas de peintures ou de gravures magdaléniennes, mais un art sur objets extraordinairement varié, déposé au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Fait intéressant : les habitants de la Vache chassaient et consommaient surtout des bouquetins, minoritairement représentés à Niaux où dominent bisons et chevaux, animaux quasiment absents parmi le gibier de la Vache. Notons que, contrairement à d’autres sites, cette grotte et celle de Niaux se visitent, de même que, tout près de là, le très pédagogique parc de la Préhistoire de Tarascon-sur-Ariège, où le Salon noir de Niaux et la salle des Peintures du réseau Clastres (dessins pariétaux et dune des Pas) sont reconstitués en grandeur nature. 

 

Des peintures chargées de pouvoir

 

Pendant vingt mille ans ou plus – de Chauvet à Niaux et au réseau Clastres globalement – les hommes ont fréquenté les cavernes profondes pour y laisser des dessins. Pour que cette tradition se soit ainsi perpétuée, il a fallu la forte contrainte d’une croyance transmise de génération en génération. Les études ethnologiques de cultures récentes montrent le pouvoir qui s’attachait à l’image. Partout, le monde souterrain était considéré comme le domaine des esprits, des dieux ou des morts, un lieu surnaturel dangereux, chargé de puissance. S’y aventurer, c’était aller délibérément au contact des forces de l’au-delà. L’analogie avec le voyage chamanique est flagrante, mais le périple souterrain dépassait de très loin l’équivalent métaphorique de ce voyage : c’était sa concrétisation dans un milieu où l’on se déplaçait physiquement et où les esprits étaient littéralement à portée de la main. Les grottes pouvaient donc jouer un rôle majeur : entrer en contact avec les esprits, perçus sous une forme animale, à travers la paroi considérée comme un voile entre leur réalité et la nôtre, et cela grâce au pouvoir de l’image. 

© SCÉRÉN - CNDP

 

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